Pour rompre le silence

Deux premiers ministres un an après le dernier référendum sur l’indépendance du Québec.
Photo: Agence Reuters Shaun Best Deux premiers ministres un an après le dernier référendum sur l’indépendance du Québec.

Depuis plus de 15 ans, la place du Québec dans la fédération ne fait plus l'objet d'une réflexion commune et, surtout, d'un dialogue soutenu entre le Québec et le reste du pays. Le fossé entre les deux solitudes s'est creusé. Le temps est venu de rebâtir les ponts, croient les organisateurs d'une conférence tenue cette semaine à Toronto. Il reste à trouver la manière, cependant.

Le 30 octobre 1995, les résultats du référendum sur la souveraineté du Québec tombent comme une bombe: 50,48 % pour le Non et 49,42 % pour le Oui. Les forces fédéralistes sont sous le choc. Le Canada est passé à un cheveu de voir le Québec lui tourner le dos.

Mais près de la moitié de la population québécoise vient aussi de lui dire qu'elle est profondément insatisfaite du statut actuel du Québec. Au lieu de chercher une façon de remédier à la situation et de renouer avec ces citoyens, le Canada cherchera, dans les mois et années qui suivront, à verrouiller la porte. Suivront le renvoi à la Cour suprême et la Loi sur la clarté.

Après, le silence s'est installé. Des deux côtés, accompagné d'une indifférence mutuelle croissante poussant chacun à vaquer de façon isolée à ses affaires. «L'absence de réaction du reste du Canada a fait en sorte que bien des Québécois ont conclu qu'il n'y avait rien à attendre du reste du pays», note le politologue Luc Turgeon, de l'Université d'Ottawa. De leur côté, les Québécois se sont cantonnés dans une «politique du refus et de la chaise vide» et un désintérêt pour les grands débats sur l'avenir du pays, incitant ainsi le Canada à regarder ailleurs.

Résultat, le problème à la source de ce malaise n'est toujours pas résolu, notait la professeure de droit constitutionnelle Eugénie Brouillet, dans le cadre d'une conférence sur la «question du Québec pour la prochaine génération», tenue à l'Université de Toronto cette semaine.

Il faut se parler


Organisée par le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales de l'UQAM et la School of Public Policy and Governance de l'Université de Toronto, la rencontre avait justement pour but de briser ce silence et de créer de nouveaux canaux de communication parmi une nouvelle génération de chercheurs et d'experts qui n'ont pas connu les batailles passées.

«L'objectif est d'opérer un rapprochement, de briser le silence sur les deux solitudes, parce qu'on est de plus en plus deux communautés aliénées une de l'autre», explique l'instigateur Alain-G. Gagnon, de l'UQAM. «On partage un espace géopolitique, on aurait donc intérêt à s'entendre sur les enjeux importants et un ensemble de politiques publiques.»

Plus d'une centaine d'universitaires, de juristes et de politiciens du Québec et du reste du Canada ont répondu à l'appel, désireux eux aussi de relancer le dialogue. Et dialogue il y a eu, bien qu'il ait eu parfois les allures d'un dialogue de sourds. On s'entendait sur la nécessité de résoudre cette fameuse question du Québec, mais on divergeait sur les moyens.

Les conférenciers de l'extérieur du Québec ne pouvaient se résoudre à l'idée de rouvrir la Constitution. Du moins pas maintenant. L'ancien premier ministre ontarien David Peterson a donné le ton dès le début des travaux en disant qu'il ne croyait plus possible de la modifier. Le Canada, dit-il, a raté «la chance d'une vie» avec l'accord du lac Meech. Le constitutionnaliste Patrick Monahan a renchéri. «Est-il sage de se pencher sur cette question maintenant? La réponse est non», a-t-il dit.

Vétéran des négociations passées, le professeur David Cameron, de l'Université de Toronto, a dit croire que la Constitution serait un jour modifiée, mais par la nouvelle génération. L'ancien greffier du Conseil privé Mel Cappe et l'ancienne juge à la Cour suprême Louise Arbour jugent eux aussi qu'il ne faut pas relancer délibérément ce débat.

Différentes voies

Les suggestions n'ont pas manqué pour rétablir les liens et faire face ensemble aux nouvelles pressions qui s'exercent sur la fédération canadienne. Ancienne députée libérale, Martha Hall Findlay a souligné les risques posés par les tendances économiques actuelles avec le déplacement du centre de gravité économique et les disparités entre les provinces. Selon elle, les provinces doivent immédiatement se concerter pour y faire face.

Se doutant de ce que le recensement allait nous apprendre cette semaine, David Peterson

a soulevé la question des changements démographiques qui accompagnent ce mouvement vers l'Ouest. À son avis, il est urgent de renouer le dialogue pour identifier les valeurs communes aux diverses régions.

Et on veut que le Québec y contribue tout en y défendant ses intérêts. Mais encore faudrait-il que le Québec y mette du sien, surtout dans le contexte actuel, en étant plus actif, par exemple, au sein du Conseil de la fédération, une institution qu'il a contribué à créer mais où il joue un rôle effacé depuis le départ du ministre Benoît Pelletier, déplore Alain-G. Gagnon.

Des outils existent pour rétablir la communication entre tous les partenaires, ont dit plusieurs participants, mais la plupart refusaient pour le moment d'envisager la voie constitutionnelle.

Or, ont rappelé la plupart des experts québécois présents à Toronto, on ne pourra y échapper. Luc Turgeon convient que le contexte actuel ne s'y prête guère avec un gouvernement fédéral qui a opté pour le désengagement, en plus d'irriter bien des Québécois avec les symboles qu'il valorise. Mais, a-t-il dit, «pour vraiment renouer avec les Québécois, il faudra passer par la Constitution». Eugénie Brouillet est du même avis

La source du problème étant constitutionnelle, la solution doit l'être aussi, dit-elle. «La Constitution, c'est important, surtout dans une fédération comme la nôtre. Et quand une Constitution souffre d'un déficit de légitimité d'une large partie de la population, comme c'est le cas ici, on ne peut laisser faire.»

Premier pas

Alain-G. Gagnon ne s'inquiète pas de ces divergences. Il faut, rappelle-t-il, renouer la conversation, voir où chacun en est, explorer de nouvelles idées, intégrer la nouvelle génération de penseurs à l'exercice avant de pouvoir trouver des terrains d'entente. Et cette conversation ne fait que redémarrer. En fait, il se disait encouragé par l'intérêt suscité par cette conférence alors que la question du Québec est reléguée à l'arrière-plan depuis des années.

Lui-même voit des signes d'évolution. Comme l'ouverture de plusieurs conférenciers à ce qu'on appelle la doctrine Gérin-Lajoie, c'est-à-dire le pouvoir du Québec d'intervenir sur la scène internationale dans les domaines qui relèvent de ses compétences. La question de l'environnement a souvent servi d'exemple.

Proche du Nouveau Parti démocratique et des mouvements progressistes canadiens, Michael Byers, de l'Université de Colombie-Britannique, a aussi tenu à nuancer l'image d'un Québec dépourvu d'influence. Sans lui, le Canada aurait participé à la guerre en Irak en 2003, rappelle-t-il. En matière de politique étrangère, sociale, environnementale, le Québec fait sentir son poids, croit-il.

La rencontre n'était pas destinée à créer un consensus, mais il s'en est dégagé un: le refus de la complaisance. Personne n'a osé sonner le glas du mouvement souverainiste. On a, en fait, reconnu sa résilience. D'où le désir de tous ces experts de rétablir la communication et de contribuer à la recherche commune de solutions.

Le seul qui semblait se satisfaire du silence qui prévaut depuis des années était Ian Brodie, l'ancien chef de cabinet de Stephen Harper. Il pense que les changements économiques, démographiques et politiques en faveur de l'Ouest ont changé le cadre du débat autrefois fondé sur ce qu'il appelle le consensus laurentien. On préfère enfin parler des vraies choses, comme la santé, l'éducation, la fiscalité, et il est persuadé que les Québécois aussi en sont heureux.

L'impression laissée à cette conférence est que, si initiative il y a sur le front constitutionnel, elle viendra du Québec. Mais quand? Les prochaines élections provinciales fourniront peut-être la réponse.

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Collaboratrice du Devoir

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