Abandon d'enquêtes par Statistique Canada - Ottawa accusé «d'aveuglement volontaire»

Ces disparitions s'inscrivent dans une logique de réduction de l'offre de statistiques officielles du gouvernement fédéral imposée par le président du Conseil du Trésor, Stockwell Day.
Photo: Agence Reuters Ces disparitions s'inscrivent dans une logique de réduction de l'offre de statistiques officielles du gouvernement fédéral imposée par le président du Conseil du Trésor, Stockwell Day.

La mesure objective du présent est en cours d'effacement. Depuis avril 2006, Statistique Canada a mis un terme à la publication de dizaines d'analyses statistiques d'envergure dans des domaines aussi variés que les grossesses au pays, les avortements, le transport en commun, les déplacements des individus, la culture, les exportations par pays, la radiodiffusion, les télécommunications ou encore les produits chimiques industriels, a découvert Le Devoir.

Cette mise au rancart importante, qui s'accompagne également de la disparition programmée ou en cours de plusieurs enquêtes et sondages de l'organisme, est d'ailleurs qualifiée «d'aveuglement volontaire» sur la réalité canadienne par les défenseurs de la science qui entrevoient déjà, pour l'avenir, l'incapacité du gouvernement à prendre des décisions sur des «faits avérés», laissant ainsi libre court aux dérives idéologiques, selon eux.

«Lorsque l'on cesse une enquête ou une analyse statistique, on accepte de ne plus avoir d'informations sur le sujet touché, résume à l'autre bout du fil Pierre Noreau, président de l'Association francophone pour le savoir (Acfas) et professeur au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal. Ces décisions sont portées par le désintérêt affiché par beaucoup de députés conservateurs pour la mesure précise et scientifiquement fondée de la réalité canadienne. Plus on tient une position idéologique forte, plus on considère que les données objectives sur une réalité comptent moins que l'opinion que l'on se fait dessus.»

Selon une liste obtenue par Le Devoir, entre avril 2006 et aujourd'hui, Statistique Canada a cessé la publication d'une quarantaine d'analyses statistiques qui faisaient autorité jusqu'à maintenant.

Parmi elles, des publications suivies de près dans les milieux de la santé et des services sociaux — Issues de la grossesse, Statistique sur les avortements provoqués, Indicateurs de la santé comparables... —, dans le monde de la culture et des communications — Écoute de la radio, La culture en perspective... —, de l'économie — Exportations par pays, Estimations du revenu du travail, Extraction de minerais... — ou encore dans le milieu de l'agro-industrie et de la distribution alimentaire — Statistique sur les aliments, La revue laitière...

Ces disparitions s'inscrivent dans une logique de réduction de l'offre de statistiques officielles du gouvernement fédéral imposée par le président du Conseil du Trésor, Stockwell Day, et qui, à ce jour, a forcé Statistique Canada à cesser la production de plusieurs sondages importants portant sur l'environnement, la santé et l'économie. La vague a emporté entre autres l'Enquête nationale sur la santé des populations, l'Enquête longitudinale auprès des enfants et des jeunes, un sondage sur le marché du travail, un autre sur l'immigration ainsi que des données sur les mariages et les divorces par province. «Il s'agit d'enquêtes importantes, dit M. Noreau, des enquêtes qui ont de la valeur seulement lorsqu'on les perpétue. Sinon, la chaîne statistique devient obsolète.»

Des raisons financières

Pour l'agence fédérale du chiffre, la décision d'annuler la publication de ces analyses a été motivée, au cas par cas, «pour des raisons financières» ou «parce que les enquêtes statistiques qui permettaient de les faire ont cessé d'exister», a indiqué cette semaine au Devoir Peter Frayne, porte-parole de l'organisme. Les données, expliquent-ils, pourraient toutefois encore être offertes aux chercheurs, mais de manière brute seulement dans la base de données CANSIM, qui regroupe les données socio-économiques du gouvernement fédéral, sans mise en perspective. Les analyses, en offrant cette perspective documentée par un spécialiste, ciblaient toutefois un public plus large que les données brutes ne pourront pas rejoindre, déplore toutefois le président de l'Acfas.

Notons que Statistique Canada a par ailleurs créé de nouvelles publications sur la criminalité, la fraude, l'activité humaine et l'environnement. Contrairement aux analyses abolies, leur rythme de publication est désormais «biennal», «occasionnel», «irrégulier» ou encore «tous les cinq ans», selon les informations obtenues, et non plus «annuel», «mensuel» ou «trimestriel», comme c'est le cas aujourd'hui.

«Chaque fois que l'on perd une source de données, on perd du savoir et de la connaissance, résume au téléphone depuis Vancouver Ian McKinnon, président du Conseil national de la statistique, un organisme souvent consulté par Statistique Canada. Bien sûr, les statisticiens aimeraient tous conserver les données qu'ils ont. Mais la société bouge, les changements sociaux influencent la façon dont nous collectons l'information et Statistique Canada doit également s'adapter.»

M. McKinnon assure qu'«aucune pression politique» n'est à l'origine de ces annulations qui ont été orchestrées après la consultation de spécialistes du chiffre et des clients de ces publications, et ce, dans la foulée des pressions budgétaires qui s'appliquent actuellement sur l'agence fédérale. L'automne dernier, l'arrêt de cinq sondages statistiques et l'interruption d'analyses ont été commandés par Ottawa afin de réaliser des économies de 5,5 millions de dollars.

Et les restrictions budgétaires vont se poursuivre. Il y a quelques jours, le Globe and Mail révélait qu'une note interne envoyée par le Conseil du Trésor réclamait à l'agence de plancher sur de nouvelles réductions de ses dépenses en 2012. Et ce, en vue de la présentation du budget fédéral dans quelques semaines.

Les sciences sociales écopent


«Dans ces rondes de coupes, ce sont toujours les données sociales qui écopent, dit Céline Le Bourdais, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Statistiques sociales et changement familial de l'Université McGill. Cela est évidemment une perte importante», d'autant, dit-elle, que pour obtenir ces données, Statistique Canada a «toujours fait un long travail de validation et d'harmonisation des données provinciales, ce qui ne sera plus fait».

«Statistique Canada a été une cible particulièrement visée par le gouvernement fédéral», ajoute Pierre Noreau en rappelant les attaques portées au formulaire du recensement tout comme la remise en question des données fédérales sur la criminalité par des élus conservateurs lors des débats sur le registre des armes à feu ou sur la justice. «Il y a des raisons financières, oui, mais il y a aussi une idéologie qui fait que l'on coupe ici et pas ailleurs. Le gouvernement affiche régulièrement son scepticisme général sur l'usage et l'intérêt de ces données. Nous sommes entrés dans une logique politique fondée sur une conception du monde plus idéologique que scientifique. Pour le gouvernement actuel, ce qui est important, c'est où l'on va et non pas où l'on est. Du coup, les relevés précis de la situation présente sont plus que secondaires».

À voir en vidéo