Washington dit non à Keystone XL... pour le moment

L’opposition au projet de pipeline Keystone XL, qui devait transporter vers le Texas le pétrole issu des sables bitumineux albertains, a été très virulente au Canada et aux États-Unis. Ici, des manifestants à Washington le 6 novembre dernier.
Photo: Agence Reuters Joshua Roberts L’opposition au projet de pipeline Keystone XL, qui devait transporter vers le Texas le pétrole issu des sables bitumineux albertains, a été très virulente au Canada et aux États-Unis. Ici, des manifestants à Washington le 6 novembre dernier.
«Cette annonce n'est pas liée aux mérites de l'oléoduc en eux-mêmes, mais à des délais arbitraires empêchant le département d'État de rassembler les informations nécessaires pour approuver le projet», a expliqué le président Barack Obama par voie de communiqué. Coincé entre les opposants et le puissant lobby pétrolier, le gouvernement américain avait repoussé la décision sur le projet à 2013, le temps d'étudier davantage ses impacts environnementaux. Fin décembre, les républicains du Congrès ont toutefois fait voter une loi le contraignant à prendre une décision avant la fin de février.

Or le projet est toujours très controversé aux États-Unis et au Canada. Il faut dire que cette autoroute de l'énergie fossile de 2700 kilomètres doit permettre de transporter du pétrole tiré des sables bitumineux, une source d'or noir dont l'extraction est très énergivore et productrice d'un grand volume de gaz à effet de serre. Et selon le tracé original, le pipeline devait passer au travers d'une nappe aquifère essentielle pour deux millions de citoyens et pour le tiers de l'agriculture américaine.

Quels que soient les risques écologiques liés au tracé actuel, le gouvernement canadien s'est dit «profondément déçu» de la décision de Washington. «Nous continuons à croire que ce projet est dans le meilleur intérêt des deux pays», a plaidé le ministre des Ressources naturelles, Joe Oliver, au cours d'un point de presse.

Mais les conservateurs gardent espoir. «Le président [Obama] a expliqué que la décision n'était pas basée sur les mérites du projet, et qu'elle avait été prise sans préjudice, ce qui signifie que TransCanada peut présenter une nouvelle version de son projet», a analysé le porte-parole de Stephen Harper, Andrew MacDougall. TransCanada a d'ailleurs annoncé hier son intention de présenter un nouveau projet d'oléoduc qui pourrait être mis en service fin 2014.

Diversifier les exportations

Selon M. Oliver, ce report de Keystone XL signifie qu'il est plus important que jamais, pour le Canada, de diversifier ses exportations d'hydrocarbure. C'est justement l'objectif du projet Northern Gateway, un oléoduc qui doit permettre de transporter du pétrole albertain jusqu'en Colombie-Britannique, pour ensuite l'exporter vers l'Asie. Mais aucune décision ne pourra être prise avant au moins un an et demi.

Selon Jean-Thomas Bernard, professeur au Département de science économique de l'Université d'Ottawa, il est donc de plus en plus plausible que le pétrole voyagera vers l'est du pays pour se rendre au port de Portland, dans le Maine, en passant par le Québec. «La structure est déjà en place. Aujourd'hui, la question de la structure est très importante, surtout quand il s'agit de construire un nouvel oléoduc. Avec des travaux mineurs, il serait possible d'utiliser les pipelines existants d'ici une année ou deux. Et même si Keystone était construit, le pipeline qui va vers l'est continuerait d'être utilisé pour au moins quelques années, parce que la production pétrolière des sables bitumineux doit doubler d'ici 2020.»

Pour exporter du pétrole albertain en passant par le Québec, il faudrait le faire couler dans l'oléoduc qui passe par Sarnia, dans le sud de l'Ontario, avant de le diriger vers Montréal, puis enfin vers Portland. Cette option impliquerait d'utiliser l'oléoduc qui part de Montréal et qui traverse le sud du Québec, en passant par Dunham. Tous les tronçons nécessaires existent déjà. Suncor — gros joueur dans l'exploitation des sables bitumineux — a fait valoir en juin dernier qu'elle aimerait un jour faire couler son pétrole de l'ouest vers l'est du Canada.

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Du pétrole éthique dilué


Le ministre fédéral des Ressources naturelles, Joe Oliver, aime présenter le pétrole extrait des sables bitumineux comme étant «éthique» parce qu'il ne sert pas, contrairement à celui provenant du Moyen-Orient, à financer des dictatures et l'oppression des femmes. Ce que le ministre ne dit pas, c'est que le bitume albertain est si visqueux qu'il doit être dilué pour pouvoir être pompé dans les oléoducs. Un litre de bitume contient 30 % de diluant. À l'heure actuelle, on utilise principalement des liquides extraits du gaz naturel de source canadienne, mais cela ne suffira plus. C'est pour cette raison que l'oléoduc Northern Gateway entre l'Alberta et Kitimat sera en fait composé de deux tuyaux: le deuxième permettra d'importer le diluant à raison de 93 000 barils par jour. D'où proviendra ce diluant pétrolier? D'Australie, du Pérou... ou du Moyen-Orient. – Hélène Buzzetti

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