Le bilinguisme ? So what ?...

Les nominations successives d’unilingues anglophones par le gouvernement Harper suscitent la grogne chez les francophones.<br />
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Les nominations successives d’unilingues anglophones par le gouvernement Harper suscitent la grogne chez les francophones.

Il y a eu Angelo Persichilli, nouveau directeur des communications de Stephen Harper. Puis Michael Moldaver, nouveau juge à la Cour suprême. Et cette semaine: Michael Ferguson, nouveau vérificateur général. Trois postes-clés, trois unilingues anglophones. Et beaucoup de doutes quant à la volonté des conservateurs de promouvoir les deux langues officielles.

L'avis de candidature était clair: «la maîtrise des deux langues officielles est essentielle», lit-on dans la Gazette du Canada d'octobre 2010. C'était pour le poste de vérificateur général (VG) du Canada, 322 900 $ par année, dans la région de la capitale nationale. Pas de confusion possible. Et pourtant.

Et pourtant, une compétence qui était «essentielle» est devenue facultative quelque part dans le processus, permettant à Michael Ferguson de succéder à Sheila Fraser malgré son incapacité à parler et à comprendre le français.

Les partis d'opposition n'ont pas manqué de critiquer cette décision. «Le gouvernement lui-même a insisté pour que le candidat soit bilingue, a soulevé jeudi le chef libéral Bob Rae lors de la période de questions. [Faut-il comprendre] de la position du gouvernement qu'il n'y avait aucun candidat apte qui était aussi bilingue?»

Réponse du ministre Peter MacKay — en français, ce qui arrive rarement dans son cas: «Notre gouvernement a présenté une position très claire, a-t-il dit. Nous avons cherché des candidats bilingues. Après un processus rigoureux, le candidat ayant les meilleures qualités a été choisi. M. Ferguson est une personne extraordinaire. Il veut apprendre le français et a déjà commencé à prendre des cours.» Ottawa soutient que M. Ferguson sera bilingue dans un an.

Plus tard, le député néodémocrate Yvon Godin est revenu à la charge en demandant «pourquoi le gouvernement brise ses propres règles». La réponse — du ministre Tony Clement cette fois, et en français lui aussi — a été identique à celle de M. MacKay. Mardi, c'est Christian Paradis qui avait répondu au Bloc québécois que les «nominations se font au mérite et que le but premier est d'offrir le meilleur service aux Canadiens», fût-il unilingue. Conclusion d'Yvon Godin: voilà une «claque au visage de la francophonie».

Le bilinguisme? So what? semble parfois dire le gouvernement de Stephen Harper. À l'exception de l'attention portée à commencer ses discours en français, M. Harper accumule en effet les exemples d'un certain je-m'en-foutisme par rapport aux langues officielles. Les nominations d'Angelo Persichilli (directeur des communications de M. Harper), du juge Moldaver (nommé à la Cour suprême il y a deux semaines) et de Michael Ferguson ont cristallisé cette impression.

Beaucoup...

«Trois nominations, ça commence à faire beaucoup», note Marie-France Kenny, présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada. Surtout qu'il n'y a pas que ça. Mme Kenny ajoute à la liste des manquements l'impression des cartes professionnelles du ministre des Affaires étrangères, John Baird, déclinées en anglais seulement. L'an dernier, c'est la FCFA qui a mené la lutte pour forcer le gouvernement à inclure des questions d'ordre linguistique dans le formulaire obligatoire du recensement. Il a fallu que la FCFA pousse le dossier jusqu'en Cour fédérale pour qu'Ottawa bouge.

Toujours en 2010, les conservateurs se sont fait reprocher par le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, de ne pas avoir fixé de balises claires en matière de langues officielles avant d'accorder une subvention de 20 millions pour l'organisation de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques. La cérémonie avait presque entièrement fait abstraction de la présence française au Canada, réduite à une chanson interprétée par Garou et à quelques tableaux visuels muets.

«On ne sait pas si le gouvernement conservateur fait exprès, mais il devrait certainement faire exprès pour que ça n'arrive plus, croit Marie-France Kenny. Nous avions des VG bilingues depuis 20 ans [les mandats de Denis Desautels et de Mme Fraser]. Avec M. Ferguson, c'est un sérieux recul qui nous dit qu'il y a un fossé entre ce que le gouvernement dit et ce qu'il fait. Le gouvernement répète sans cesse qu'il est engagé envers la dualité linguistique: il serait temps qu'il joigne le geste à la parole, parce que ce n'est pas ce qu'on voit actuellement. On ne sent pas d'engagement.»

Raisons

Le gouvernement a défendu chacune de ses nominations avec vigueur. Angelo Persichilli? Rien n'obligeait le premier ministre à choisir un directeur des communications bilingue, comme l'était Dimitri Soudas. Le bureau du premier ministre a notamment fait valoir que son équipe de communications compte des personnes bilingues qui sont en première ligne des relations avec les médias.

Michael Moldaver? Là non plus, le gouvernement n'a enfreint aucune règle: le projet de loi du Nouveau Parti démocratique pour s'assurer que les juges de la Cour suprême soient bilingues n'a pas été adopté par le Sénat, et les conservateurs s'y opposaient. Le gouvernement estime qu'exiger le bilinguisme pourrait diluer la qualité de la magistrature du plus haut tribunal au pays, puisque certains des meilleurs candidats pourraient être exclus d'office.

Selon l'ancienne juge à la Cour suprême Claire L'Heureux-Dubé, c'est toutefois là une logique à sens unique. «Je ne vois pas comment un juge francophone non bilingue pourrait accéder à la Cour suprême, où 90 % du travail est en anglais, indiquait-elle au Devoir en avril 2010. Je n'ai aucun souvenir d'un juge unilingue francophone à la Cour suprême. À l'inverse, nombre de juges unilingues anglophones ont accédé à la Cour suprême. Deux poids, deux mesures?», se demandait-elle.

Dans le cas de Michael Ferguson, Marie-France Kenny soulève qu'il «est porte-parole d'un organisme important, qui a valeur de symbole au Canada. Et il ne pourra pas communiquer avec les francophones du pays. On ne l'entendra pas donner des entrevues en français pour expliquer son travail». Mme Kenny pense qu'à la Cour suprême comme au bureau du vérificateur général, rien ne vaut la capacité d'une personne de lire des documents et d'entendre des témoignages sans traducteur. «Aucune traduction ne peut rendre parfaitement justice au locuteur, dit-elle. Je le sais: je suis traductrice.»

Leadership

D'où l'importance de transformer l'atout du bilinguisme en une véritable exigence, croit Mme Kenny. «Et il faut que les fonctionnaires qui aspirent à une carrière dans l'appareil fédéral comprennent que le bilinguisme est une compétence, et qu'ils doivent développer cette compétence comme n'importe quelle autre pour progresser. Quelqu'un qui a des ambitions va travailler pour bâtir sa carrière, il va aller chercher des outils. On doit faire comprendre que, parmi ces outils, il y a les compétences linguistiques.»

Le commissaire Fraser est d'accord. Selon lui, la «maîtrise des deux langues officielles est une compétence essentielle dans les rôles de leadership dans la fonction publique». Mais au-delà de l'application de la Loi sur les langues officielles (adoptée par le gouvernement Trudeau en 1969), M. Fraser sait que c'est par l'exemple donné au plus haut niveau que le message pourra passer.

«Le but de la loi, c'est d'encourager activement l'utilisation des deux langues officielles, dit-il. Ce n'est pas juste de tolérer l'autre langue et de l'accepter, mais qu'elle soit utilisée partout: dans les réunions de travail, les notes de synthèse, les évaluations... Au fil des ans, j'ai remarqué que, lorsqu'un sous-ministre ou un ministre prend la question au sérieux, il y a un message favorable immédiat qui est envoyé dans l'appareil.»

Sauf que «l'inverse est aussi vrai», ajoute-t-il. Or les nominations successives d'unilingues anglophones envoient précisément ce message contraire. Dans son dernier rapport annuel, M. Fraser relevait déjà un manque de leadership du gouvernement dans l'application de la loi et dénonçait l'indifférence et le manque de compréhension de plusieurs institutions fédérales envers leurs obligations de promotion des langues officielles. À voir les événements récents, on peut douter que le ton du prochain rapport Fraser soit bien différent. Same old, same old...
 
2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 29 octobre 2011 08 h 20

    La fin

    C'est la fin du rêve trudeauïste: le bilinguisme «from coast to coast».
    On passe à autre chose.

  • André Lacombe-Gosselin - Inscrit 1 novembre 2011 20 h 24

    Et voilà pourquoi votre fille est muette !

    Et cette autre chose de Francois Dugal, c'est de SORTIR le Canada WASP du Québec francophone... Quand le Québec sera un pays à part entière, nous serons mieux en mesure d'aider aux francos hors Québec et aux survivants en surci des Premières Nations. La devise du Canada: "d'un trou d'eau à l'autre" / A mari usque ad mare (en latin)