Les conservateurs refaçonnent les symboles canadiens

L’artiste Christopher Goodman indique que son vitrail consacré à la royauté britannique a été terminé il y a un an. Le gouvernement Harper l’a installé en catimini il y a deux semaines.<br />
Photo: Jake Wright L’artiste Christopher Goodman indique que son vitrail consacré à la royauté britannique a été terminé il y a un an. Le gouvernement Harper l’a installé en catimini il y a deux semaines.

Ottawa — Le gouvernement conservateur poursuit sa vaste entreprise de refonte de l'image du Canada en multipliant les références à la royauté britannique tout en se portant à la défense de l'unifolié. Les passeports et les interdits d'affichage du drapeau en vigueur dans les sociétés d'immeubles en copropriété sont maintenant dans sa mire. Mais cette tentative des troupes de Stephen Harper de politiser les symboles canadiens s'attire les critiques de l'opposition, qui craint que cela provoque de la division inutile.

Selon les informations obtenues par Le Devoir, la couronne de la reine sera désormais trimballée dans les bagages à main des voyageurs canadiens puisqu'elle sera imprimée sur les pages intérieures du nouveau passeport électronique devant commencer à être mis en service d'ici la fin 2012. L'allégeance canadienne à la royauté britannique sera donc bientôt pour tout un chacun.

Passeport Canada prévoit une refonte des passeports en vue d'y inclure une puce électronique, afin d'«améliorer la sécurité du passeport canadien», indique-t-on chez Passeport Canada. L'organisme a cependant refusé de commenter davantage le changement, tout comme le ministère des Affaires étrangères. Selon le site Internet de Passeport Canada, la prochaine génération de documents de voyage offrira un «passeport plus sûr», puisque la puce contenant une photo et une signature propre au pays permettront d'empêcher que le passeport soit falsifié.

La monarchie britannique a quant à elle fait son chemin jusque dans les murs de pierre du parlement. Comme Le Devoir l'a révélé samedi, un vitrail illustrant les reines Elizabeth II et Victoria a été installé au dessus de la porte d'entrée du Sénat, dans l'édifice du parlement. Alors que la fonction publique est appelée à se serrer la ceinture et sabrer les dépenses gouvernementales de 4 milliards de dollars par année, le gouvernement confirme que le vitrail a coûté un peu plus de 35 000 $, dont 10 000 $ pour son installation.

Le vitrail célèbre d'une part le jubilé de diamant d'Elizabeth II, soit le 60e anniversaire de son accession au trône qui aura lieu en février 2012, et d'autre part la décision de la reine Victoria de choisir Ottawa comme la capitale du Canada en 1857. Ce vitrail surplombe le foyer du Sénat où se trouvent déjà une immense toile de trois mètres de haut de la reine Victoria et une autre, de près de deux mètres de haut, de la reine Elizabeth II. L'artiste, Christopher Goodman, indique que le vitrail a été terminé il y a un an. Le gouvernement l'a installé en catimini il y a deux semaines.

Notons qu'en Grande-Bretagne, on a aussi eu l'idée de produire un vitrail pour souligner le jubilé dans l'enceinte parlementaire en juin dernier. Toutefois, ce sont les députés et lords qui ont été invités, par les présidents des deux chambres, à financer personnellement l'initiative.

Plus tôt cette année, le gouvernement a remplacé deux toiles d'Alfred Pellan par un portrait de la reine au ministère des Affaires étrangères et a obligé les ambassades canadiennes à l'étranger à afficher un portrait de la souveraine. La marine et l'aviation canadienne ont été rebaptisées «royales».

De la prison pour un drapeau

Avec tout ceci pour toile de fond, le ministre du Patrimoine, James Moore, a dévoilé hier un projet de loi imposant une amende que la cour «estime indiquée» ou une peine de prison de deux ans à quiconque tente d'empêcher une personne de faire flotter le drapeau canadien. Le préambule de ce projet de loi d'initiative parlementaire indique que «le drapeau canadien représente la liberté, la démocratie, le courage et la justice, principes qui constituent le fondement de notre grand pays» et «qu'il est dans l'intérêt national et public de ne pas empêcher le déploiement du drapeau canadien».

Dans les faits, ce projet de loi invalide les divers règlements en vigueur dans les sociétés d'immeubles en copropriété interdisant l'affichage de symboles ou de décorations. Quelques cas ont fait surface au cours des années. Pas question, toutefois, d'invalider les interdictions s'appliquant aux autres drapeaux, des provinces ou encore de la communauté homosexuelle.

«Chaque province pourra décider d'elle-même la manière de protéger ses symboles et son drapeau», a expliqué le ministre James Moore. Le ministre a indiqué que par cette loi — qu'il espère faire adopter rapidement en obtenant le consentement unanime de la Chambre des communes —, le gouvernement désire «encourager les Canadiens à afficher leur drapeau national pas seulement le 1er juillet, mais tous les jours de l'année».

Comment réconcilie-t-il ce désir de voir se multiplier les drapeaux canadiens alors que le gouvernement conservateur ramène la monarchie britannique un peu partout? «Je suis certainement en faveur des événements et des plans de ce gouvernement pour célébrer les moments, institutions et faits historiques du Canada. Ça inclut le 400e anniversaire de la ville de Québec, ça inclut le 400e anniversaire de Montréal qui s'en vient, oui, ça inclut notre couronne, ça inclut nos forces armées et ça inclut le drapeau.»

Les partis d'opposition s'insurgent contre ce genre d'initiatives. Selon le député néodémocrate Paul Dewar, il est «malheureux» que les conservateurs utilisent le nationalisme pour faire avancer leur cause partisane. «Le nationalisme a sa place, mais l'utiliser à des fins de positionnement politique ou pour en tirer un avantage ne respecte pas les valeurs canadiennes. Je crois que c'est un problème. Ils utilisent nos images et nos icônes pour s'insérer dans l'histoire du pays. Notre histoire est notre histoire, et le Parti conservateur est le Parti conservateur.»

Le chef libéral par intérim, Bob Rae, n'a rien contre le projet de loi conservateur, y voyant une simple protection de la liberté d'expression. De manière générale, toutefois, il craint que cette instrumentalisation des symboles de la royauté à des fins partisanes crée des divisions. Il rappelle que le Canada est un pays indépendant. «Je n'aime pas l'idée que la monarchie devienne encore une question politique au pays. Ce n'est pas nécessaire. Il n'y a aucune raison de le faire. Mieux vaut continuer sur la voie reconnaissant que oui, le Canada fait partie du Commonwealth, oui, la reine est là, mais le Canada est un pays.» Il interprète toutes ces mesures comme l'expression d'une «vulnérabilité» et d'un manque de confiance des conservateurs envers eux-mêmes.
67 commentaires
  • erebe - Inscrite 29 septembre 2011 01 h 39

    «Le drapeau canadien représente....

    la liberté,la démocratie, le courage et la justice».

    Je ne crois pas qu'un drapeau soit suffisant pour juger de la valeur d'un pays, d'une société. Pour que ce symbole soit valable il faut l'incarner par des actes quotidiens. Pour cela, il faut regarder attentivement ce qui est fait au niveau des lois et si les citoyens sont bien «servies» par celles-ci... Au Canada, au 21ième siècle, il y a encore des analphabètes, des personnes itinérantes, de l'inégalité sociale, dans un des pays les plus riches au monde et hautement technologique. La justice, sinon l'égalité des chances n'est pas au rendez-vous. Alors s'il n'y a pas de justice, il faut beaucoup de courage pour se battre pour la liberté de le dire et améliorer en ce sens, notre démocratie. Je terminerai en disant que si Monsieur Flaherty daignait nous remettre les 2 milliards pour l'harmonisation des taxes, nous pourrions considérer cet acte comme un geste juste et ainsi incarner les valeurs mentionnées ci-haut.

  • Yves Côté - Abonné 29 septembre 2011 03 h 23

    Fin de l'hypocrisie...

    Je félicite Stephen Harper pour cette excellente mesure monarchique.
    C'est bien la première fois de ma vie que je partage son point de vue et cela, je dois bien l'avouer...
    Enfin, les choses seront dorénavant claires et nettes : le Canada, par son gouvernement, revendique son attachement ferme à la couronne d'Angleterre. Ce que je ne partage en rien, vous l'aurez compris, mais que je respecte toutefois comme droit à tout Canadien.
    Moi. je suis un Québécois. Je n'en ai pas la nationalité, mais y travaille modestement, à mon échelle et quotidiennement, depuis quarante ans. Mon drapeau est bleu et blanc et il propose quatre fleurs de lyse. Mon territoire se trouve de part et d'autre d'un fleuve et d'un golfe majestueux. Ma capitale le domine géographiquement mais sans que jamais ma pensée estime l'Homme capable d'en maîtriser le cours. Je crois que tous les humains de mon pays doivent être libres et égaux devant la loi, ce que par définition ne permet pas le monarchisme.
    Je suis depuis toujours républicain, estime que le régime de la république est le seul qui puisse convenir à la dignité de mon peuple. Je ne fais pas de mes adversaires politiques des ennemis, je crois fermement qu'ils se trompent en assujettissant leur vie à des lois monarchistes qui font d'eux des sujets plutôt que des citoyens mais ne rejette pas leur liberté de le faire pour le territoire national où ils sont majoritaire. Je lutte donc pour que celui où historiquement les francophones n'ont jamais cessé de l'être, celui national du Québec, se libère démocratiquement et sans violence de sa sujétion. C'est mon droit humain le plus strict et je l'affirme donc.
    (à suivre ci-dessous)

  • Yves Côté - Abonné 29 septembre 2011 03 h 41

    Fin de l'hypocrisie...(suite)

    La différence fondamentale entre les Canadiens et les Québécois n'est pas l'attachement qu'ils n'ont pas ou qu'ils ont à la langue française, la différence fondamentale est à leur attachement à la liberté et à la responsabilité politique de ces deux peuples à l'endroit de leurs nations et territoires respectifs. Ce qu'ils expriment en deux langues différentes, celles-ci bien trop souvent et dramatiquement placées en concurrence au Québec de manière à affaiblir toujours plus la française.
    Mon nationalisme n'a rien d'ethnique, malgré l'idée facile qu'entretiennent là-dessus mes adversaires politiques. Il n'est que nationalisme de circonstances, nationalisme d'opposition politique. Celui-ci sert à combattre les durables prétentions d'infériorité diverses assénées à mon groupe linguistique; idées préconçues découlant comme de source de celles plus anciennes, expansionnistes et monarchistes, de l'infériorité héréditaire et ineffaçable d'un groupe ethno-linguistique au territoire dorénavant conquis par les armes et délibérément abandonné par la monarchie alors régnante en France, mère-patrie.
    Mon pays sera ouvert sur le monde, tel l'est mon peuple lui-même depuis qu'il est instruit. Ouvert, républicain, et où son gouvernement responsable et son chef d'état élus seront les seuls représentants de sa collectivité, française de langue et respectant la liberté de tous à croire ou pas, selon sa conscience.
    Il le sera ou, s'il ne parvient pas à l'être, il mourra définitivement en diluant son peuple et sa culture de celui-ci dans un grand tout de langue anglaise et au chef d'état décrété de "droit divin".
    Il n'y a pas d'autres possibilités et toutes propositions qui s'éloignera de l'une ou de l'autre de ces deux régimes, celui de la monarchie ou celui de la république, participera à la disparition progressive et indiscutable du fait français au Canada.
    Je ne vois pas comment il peut en être autrement.
    Vive le Qu

  • Lorraine Dubé - Inscrite 29 septembre 2011 04 h 43

    "...une peine de prison de deux ans à quiconque tente d'empêcher une personne de faire flotter le drapeau canadien."

    Je n'ai guère de temps ce matin pour répondre. Merci de votre commentaire qui rejoint ma pensée.

    On est loin des drapeaux unifoliés de Sheila et Patrimoine Canada!

    Rappel d'un Canada mal décolonisé-
    Une commentatrice de Québec lors de la visite de Kate et William:" Les altesses royales viennent vont à la rencontre de leurs futurs sujets…

    Le drapeau du Québec et le néocolonialisme canadien
    Un policier de Québec enlève un drapeau du Québec à un manifestant pacifique : http://www.ameriquebec.net/actualites/2011/07/10/u

  • Lorraine Dubé - Inscrite 29 septembre 2011 04 h 49

    Commenatire éloquent, toujours d'actualité-Numéro de document : news•19971027•LE•036

    Le Devoir 27 octobre 1997, p. A9

    Pas de timbre? Mieux encore!
    Mallen, Pierre-Louis
    Membre de l'Institut de France, Académie des sciences morales et politiques, Paris

    J'avais, il y a bientôt deux ans, mis l'édition d'un timbre commémoratif sur la liste de la vingtaine d'opérations qu'il serait bon de réaliser en 1997 pour célébrer le 30e anniversaire de l'historique visite du général de Gaulle au Québec.

    J'ai l'expérience de telles éditions; en 1989, j'avais provoqué, obtenu, dessiné une semblable commémoration pour le 450e anniversaire de l'ordonnance de Villers-Cotterêts, par laquelle François 1er décida que, en France, on parle «le langage maternel français et non autrement». Je sais comment faire et connais aussi la limite des satisfactions qu'on peut en retirer.

    En 1997, cela ne s'est pas passé comme prévu. Le timbre n'a pas paru; l'effet produit a été cent fois supérieur à celui qu'on pouvait espérer.

    Mon timbre de 1989 avait été tiré à 14 millions d'exemplaires; j'avais assisté, le «Premier Jour», à une belle cérémonie dans le château de Villers-Cotterêts... Tout cela était satisfaisant mais a très vite passé et peu en ont parlé.

    En 1997, il s'est trouvé une autorité aussi impudente que malveillante pour s'opposer à mon projet. Cette obstruction a donné à mon idée une publicité inouïe; on a cent fois plus parlé de mon timbre que s'il était sorti normalement, ne retenant l'attention que des milieux philatélistes.

    En prenant à son compte les criailleries d'un quarteron d'anglophones rancis, le gouvernement fédéral du Canada s'est mis dans une situation très embarrassante, tout à fait étrangère aux traditions diplomatiques.
    Suite-