Cinéma - Ottawa porte un coup aux jeunes créateurs autochtones

Manon Barbeau exhorte la ministre des Ressources humaines et du Développement des compétences, Diane Finley, à enjoindre à ses fonctionnaires de faire marche arrière, sans quoi le Wapikoni mobile devra faire une croix sur cette 8e année et se tourner vers d'autres bailleurs de fonds.
Photo: Jacques Grenier – Le Devoir Manon Barbeau exhorte la ministre des Ressources humaines et du Développement des compétences, Diane Finley, à enjoindre à ses fonctionnaires de faire marche arrière, sans quoi le Wapikoni mobile devra faire une croix sur cette 8e année et se tourner vers d'autres bailleurs de fonds.

Le Wapikoni mobile, ce studio ambulant de création audiovisuelle et musicale qui devait s'arrêter au cours des prochains mois dans 12 communautés autochtones du Québec, a dû mettre un frein à ses activités. Le ministère des Ressources humaines et du Développement des compétences du Canada a coupé les vivres sans avertissement à l'organisation à but non lucratif dont le travail a été maintes fois applaudi, a appris Le Devoir.

Manon Barbeau, fondatrice et directrice générale du Wapikoni mobile, est tombée des nues il y a trois semaines lorsqu'elle a appris que Service Canada venait d'opposer une fin de non-recevoir à une demande de subvention de 490 000 dollars, faisant capoter la 8e année du Wapikoni mobile.

«Ce dont on est privé, c'est le coeur du projet, qui était cette maison des jeunes sur roues, ce studio ambulant sur roues qui allait vers les jeunes autochtones, qui roulait vers eux parce qu'ils en valent la peine», se désole la cinéaste.

Le motorisé flambant neuf équipé de «matériel de pointe pour permettre aux jeunes d'être compétitifs», financé par le gouvernement du Québec, sera immobilisé à l'instar des deux autres véhicules qui sillonnent les communautés autochtones et qui font partager la passion du court métrage à des dizaines de jeunes.

L'équipe de direction du Wapikoni mobile, qui fait face à un manque à gagner de près d'un demi-million de dollars, a aussi dû se résoudre à réduire les semaines de travail d'une poignée d'employés et à rompre les contrats de travail de près de 20 coordonnateurs, d'assistants-formateurs et de formateurs originaires de différentes communautés autochtones, dans un contexte où les offres d'emploi ne foisonnent pas. «Service Canada est supposé être là pour nous aider à créer des emplois. C'est vraiment paradoxal», lance Mme Barbeau, qui est toujours interloquée par suite de la décision de la sous-ministre adjointe des Ressources humaines et du Développement des compétences, Johanne Lamothe, de faire tomber le couperet sur le Wapikoni mobile alors que, selon nos informations, le bureau régional du Québec du ministère avait donné le feu vert à la demande de subvention.

La décision de la sous-ministre adjointe témoigne d'«une absolue méconnaissance de ce qui est en train de se faire» dans les communautés autochtones du Québec qui accueillent le Wapikoni mobile, estime Manon Barbeau.

«Quand j'ai dit aux jeunes: "Je ne suis pas sûre d'aller dans vos communautés", leurs visages se sont défaits parce qu'eux, ces jeunes qui ont développé des compétences et qui commencent à penser en cinéaste, ont une raison de vivre, ils ont quelque chose à faire. Pour certains, c'est la bouée de sauvetage annuelle qui leur permet tranquillement d'avoir la tête hors de l'eau. Cela a un impact majeur [sur leur vie].»

Manon Barbeau exhorte la ministre des Ressources humaines et du Développement des compétences, Diane Finley, à enjoindre à ses fonctionnaires de faire marche arrière, sans quoi le Wapikoni mobile devra faire une croix sur cette 8e année et se tourner vers d'autres bailleurs de fonds.

«Ce qu'on souhaiterait, c'est que madame la ministre Finlay révise le dossier pour nous permettre, au moins, de nous donner cette année [la subvention] afin que les jeunes ne soient pas pénalisés et que nous ayons le temps de nous retourner», comme en appelle de tous ses voeux Mme Barbeau, qui a aussi sollicité l'aide de Christian Paradis, lieutenant politique du premier ministre Stephen Harper au Québec.

Eva Ottawa, grande chef du Conseil de la nation atikamekw, et Ralph Cleary, directeur général de la Commission de développement des ressources humaines des Premières Nations du Québec, ont joint leur voix à celle de la cinéaste. Ils demandent à Mme Finley «d'intervenir d'urgence pour permettre au Wapikoni mobile de commencer ses activités le plus rapidement possible».

«Le Wapikoni mobile touche directement une clientèle à laquelle les organismes institutionnels ont peu accès, constituée de décrocheurs, de chômeurs, de jeunes ayant un emploi précaire ou d'étudiants à risque élevé de décrochage, comme le sont malheureusement trop de jeunes de nos communautés. Sa capacité de rejoindre et de mobiliser ces jeunes en fait un organisme unique en son genre qui leur donne le goût d'apprendre, les motive à surmonter les obstacles et les encourage à entreprendre ou à poursuivre un cheminement qui les prépare à relever les défis du monde du travail et à s'y intégrer», fait valoir M. Cleary dans une lettre qui a été transmise à la mi-juin au cabinet de la ministre et dont Le Devoir a obtenu copie.

Quelque 2000 jeunes ont été initiés au cinéma au fil des ans dans le Wapikoni mobile, réalisant pas moins de 450 films. Trois d'entre eux sont aujourd'hui à pied d'oeuvre à Téléfilm Canada en train de plancher sur des longs métrages, alors que d'autres ont décroché des emplois enviables, notamment à Radio-Canada.

«On [Service Canada] ne veut plus de dérogation. Il faudrait, par exemple, que tous les jeunes trouvent des emplois tout de suite après qu'on est passé, alors qu'on sait que, quand on arrive, il y en a plusieurs qui sont soit toxicomanes, soit suicidaires, et qu'il n'y a pas d'emplois dans les communautés. Donc, ça se fait très progressivement. Ça finit par se faire, mais pas du jour au lendemain», explique Manon Barbeau.

Celle qui a fondé en 2002 le Wapikoni mobile, en collaboration avec le Conseil de la nation Atikamekw et le Conseil des jeunes des Premières Nations du Québec et du Labrador, s'apprêtait à aviser, par le biais d'une lettre dans des journaux autochtones, les communauté qu'elles ne verraient pas venir la roulotte. «Moi, ça m'arrache le coeur. Ce n'est pas un projet anonyme, je les connais, ces jeunes-là. [...] Je m'inquiète pour eux parce que c'est un gros morceau dans leur vie. Il faut que je leur parle pour leur dire que ce n'est pas à vie, en fait qu'on souhaite que ça ne soit pas à vie, et qu'on travaille très fort pour trouver des solutions avec eux autres», confie-t-elle au Devoir.

De leur côté, Santé Canada, qui finance des escales d'hiver de la roulotte «dans les communautés les plus à risque», Condition féminine Canada et Prévention de la criminalité Canada continuent d'accorder un soutien financier.
29 commentaires
  • Matemiste - Inscrit 18 juillet 2011 05 h 31

    Le gouvernement des entreprises

    On ne vois plus les humains mais seulement des consommateurs et des contribuables pour se payer des avions de guerre, de la propagande pour mieux protéger le profit des entreprises au lieu des gens.

    Même quand ces entreprises foutent tout le monde dehors on continu de croire les chansons des "Économistes"!?

    Ces autochtones, on essai de les faire taire pour mieux les abuser ?

    Il faut arrêter de se mettre la tête dans le sable et se rendre compte que c'est un acte de censure. Nous sommes en train de lapider l'environnement à grand frais pour mieux nous écraser, comme une autre taxe cachée... mais tout ça pour mieux faire rouler les BM des p'tits amis de ces politiciens sans valeurs.

    Il est temps de s'inspirer de l'Islande et de mettre ses voleurs à cravate au service communautaire forcé; Genre balayer les rues puisqu'il n'y a pas de sot métier... juste des besoins à combler et quelques rares vraies valeurs à sauvegarder.

  • Yves Côté - Abonné 18 juillet 2011 06 h 12

    Valeurs à sauvegarder...

    La seule valeur à sauvegarder pour les conservateurs du Canada, c'est celle de la supériorité indéniable de l'oligarchie historique, monarchique et économique canadienne.
    Les autres valeurs, elles doivent être combattues jusqu'à leur anéantissement final.
    Vive le Québec libre et républicain !

  • Marc O. Rainville - Abonné 18 juillet 2011 07 h 07

    Voleurs à cravate

    Nos gouvernements fonctionnent de plus en plus comme des organisations mafieuses.

  • Jean-Claude Archetto - Inscrit 18 juillet 2011 07 h 18

    Harper une vision. Notre argent.

    490,000$ pour une petite entreprise de création audiovisuelle et musicale qui aide les jeunes créateurs autochtones du Québec, c'est bien trop cher voyons.
    Le gouvernement n'en a plus les moyens. Il doit rencontrer ses obligations dans le contrat des F35 qui nous coûtera au moins 15 milliards de dollars (prix de départ).

    Les gens n'ont donc pas le sens des priorités!

  • Suzanne Bettez - Abonnée 18 juillet 2011 08 h 21

    Retroussons nos manches

    Je suis attentivement les activités de la Wapikoni mobile depuis les débuts. Suis allée voir ce qu'ils font sur le site de l'ONF.

    Quel projet novateur, allumé, rassembleur, à hauteur d'humains.

    Le gouvernement du Canada fait encore une fois la preuve de sa courte vue, de son enfermement idéologique, d'un manque flagrant de savoir-vivre. Le minimum de la décence aurait été de prévenir une année à l'avance de ses intentions de couper les vivres afin de permettre aux organisateurs, aux amis fidèles (et ils sont nombreux), de trouver une autre formule viable pour la suite des activités. Mais depuis le 2 mai, on est loin de la décence et du savoir vivre.

    Retroussons nos manches et ne laissons pas un gouvernement nous dicter comment vivre en société. Soyons encore une fois solidaires et créatifs pour soutenir une activité réelle qui, pour une rare fois, est à l'opposé des voeux pieux.

    Voici ma façon de dire à Manon Barbeau : continue, je suis derrière toi.

    Suzanne Bettez
    Abonnée