Les dommages collatéraux d'un lockout

Selon Postes Canada, la situation est à peu près revenue à la normale hier. Le système traite maintenant le courrier ayant été posté les 10 et 11 juillet, soutient la porte-parole de la société de la Couronne, Anick Losier.
Photo: Agence Reuters Mike Cassese Selon Postes Canada, la situation est à peu près revenue à la normale hier. Le système traite maintenant le courrier ayant été posté les 10 et 11 juillet, soutient la porte-parole de la société de la Couronne, Anick Losier.

Ottawa — Ils ont été nombreux à dire que le conflit de travail à Postes Canada leur avait fait prendre conscience à quel point ils n'utilisaient plus le courrier traditionnel. Néanmoins, certains ont appris à la dure que la poste était encore vitale et qu'une simple lettre non reçue pouvait ruiner leur réputation. D'autres, que les chèques occasionnels se transmettaient mal par Internet...

Parlez-en à Marie-Andrée (pseudonyme). La compagnie d'assurances de la femme avait exigé que des travaux extérieurs à son nouveau domicile soient effectués au printemps afin d'honorer la police. Comme le printemps a été pluvieux, elle a demandé une prolongation. Ne recevant pas de nouvelles de la compagnie, elle a tenu pour acquis que sa demande avait été acceptée. Erreur.

La compagnie d'assurances avait refusé de prolonger le délai et le lui avait fait savoir... dans une lettre qui, à ce jour, ne lui est encore jamais parvenue. Quelques jours avant la fin du contrat d'assurance, la compagnie a appelé Marie-Andrée pour s'enquérir de la situation. Naïvement, celle-ci a répondu qu'elle renouvelait évidemment sa police et que les travaux seraient effectués en août. C'est à ce moment qu'elle a compris sa méprise.

«La dame m'a expliqué que le délai n'était pas accordé et que, si les travaux n'étaient pas effectués, mon assurance ne serait pas renouvelée, explique Marie-Andrée. Il restait quelques jours avant l'échéance. C'était impossible de faire faire des travaux de cette ampleur en si peu de temps.»

Le problème ne s'arrête pas là. La banque, qui avait accepté d'accorder un prêt hypothécaire pour ces travaux majeurs, retirait maintenant ce prêt au prétexte que le domicile n'était plus assuré. Pas de travaux, pas de police d'assurance; pas de police d'assurance, pas d'argent pour les travaux. Impossible après de trouver une autre compagnie, toutes considérant que d'avoir été refusé par le passé représente une tache au dossier. «De cliente modèle que je suis, je suis devenue du jour au lendemain une pestiférée», se désole Marie-Andrée, qui n'avait pas besoin de ce défi supplémentaire alors qu'elle est en train de démarrer une entreprise.

Retour à la normale?

Selon Postes Canada, la situation est à peu près revenue à la normale hier. Le système traite maintenant le courrier ayant été posté les 10 et 11 juillet, soutient la porte-parole de la société de la Couronne, Anick Losier. «La majorité du courrier de juin a été traité et livré. Cela a été fait la deuxième semaine de juillet.» Mme Losier soutient qu'une lettre mise à la poste aujourd'hui n'a plus qu'un jour de retard par rapport à la situation prévalant avant le conflit de travail. «Ce qui se passe en ce moment, c'est que nous avons un nombre élevé de courriers, principalement dû à l'envoi des rapports des institutions financières et de leurs rapports trimestriels. Notre réseau fonctionne à pleine capacité. La fin de semaine dernière, nous avons fait un très gros pas en avant en traitant 70 millions de pièces. [...] Nous avons traité la très grosse majorité de notre accumulation.»

Ces paroles rassurantes tranchent toutefois avec la réalité vécue sur le terrain par plusieurs individus. Un homme ayant contacté Le Devoir (et qui désire conserver l'anonymat) raconte qu'il a posté, quelques heures avant le lockout du 14 juin, sa contribution annuelle et celle de sa conjointe à son compte au Fonds FTQ. L'envoi effectué de Montréal n'était toujours pas rendu à sa destination montréalaise hier. «Comme les actions du Fonds étaient réévaluées le 5 juillet — à la hausse pour une fois —, nous allons évidemment payer le nouveau prix plus élevé si la lettre leur parvient un jour, au lieu du prix d'avant le 5 juillet.» L'auteure de ces lignes attend toujours un contrat d'assurance envoyé avant le 14 juin. De nombreuses personnes soutiennent ne pas avoir reçu les magazines auxquels elles sont abonnées.

D'ailleurs, le discours est tout autre du côté syndical. Le Syndicat des travailleurs des postes soutient que l'employeur refuse d'accorder des heures supplémentaires aux facteurs pour leur permettre de livrer tout le courrier se trouvant dans leur poche. «D'habitude, on a une politique de "clean floor", c'est-à-dire que le facteur part lorsqu'il a tout livré. Mais là, quand son quart de travail se termine à 15h30, s'il lui reste des pièces à livrer, c'est tant pis», soutient Jacques Valiquette, le directeur national du syndicat pour la région montréalaise.

M. Valiquette explique que les tournées des facteurs sont plus longues à faire ces jours-ci. En temps normal, environ 60 % des portes desservies par un facteur reçoivent du courrier dans une journée donnée. Avec l'accumulation qui s'est produite pendant le lockout, c'est presque 100 % des portes qui doivent être visitées. Cela prend donc beaucoup plus de temps pour effectuer le même parcours. «Alors, s'il lui reste encore 200 portes à faire à la fin de la journée et qu'il ne peut pas faire d'heures supplémentaires, il ne livrera pas le courrier. Et comme il faut, le lendemain, reprendre la route à partir du début, c'est arrivé que la dernière partie d'un parcours de facteur ne soit pas desservie pendant quelques jours d'affilé.»

Postes Canada affirme que ces informations sont fausses et que les heures supplémentaires sont accordées «là où c'est nécessaire». La semaine dernière, affirme Mme Losier, une heure supplémentaire a été accordée aux facteurs à l'étape du tri. Cette semaine, certains se sont vu offrir une heure de plus pour finir leur parcours. Mme Losier reconnaît toutefois que tout le monde ne s'est pas vu offrir de faire des heures supplémentaires. «Il faut le faire de façon financière responsable.»

Des pépins et de gros problèmes

À la Ville de Montréal, l'arrêt par lockout des services postaux du 14 au 27 juin a eu pour effet d'augmenter très légèrement le nombre de comptes de taxes municipales impayés selon le délai imparti. La Ville a posté hier 31 421 rappels comparativement à 30 405 l'an dernier à pareille date sur un total de près de 400 000 comptes. «Grâce à notre plan de mitigation pour pallier l'interruption de service de Postes Canada [publicités dans les journaux], l'impact de la grève sur le paiement des taxes foncières a été minime», explique la porte-parole Patricia Lowe.

À la suite d'un appel à tous lancé sur Twitter, un grand nombre de personnes ont affirmé que le conflit à Postes Canada leur avait permis de se rendre compte à quel point le service de poste traditionnel n'avait aucune utilité dans leur vie. Plusieurs ont vanté le service de dépôt direct, celui des factures en ligne et les entreprises de livraison privées. Quant à ceux qui ont subi des inconvénients, c'est surtout à cause de chèques non reçus.

Un lecteur écrit que son compte bancaire s'est retrouvé à découvert à cause du retard d'un chèque, compromettant ainsi la paye de sept employés. «Dix jours d'angoisse», nous écrit ce lecteur. Christian Latendresse, qui gère, lui, l'entreprise Les Services ménagers Touche à tout au nord de Montréal, affirme avec le sourire que la marge de crédit de l'entreprise s'est retrouvée «au plafond» à cause du retard de certains chèques.

Quant à Marie-Andrée, son problème d'assurance s'est finalement réglé... en ayant recours à la bonne vieille tradition orale. Quelques coups de téléphone bien placés ont permis de clarifier la situation après une semaine de grand stress.

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