La vente d'Énergie atomique du Canada limitée - Quel avenir pour le nucléaire canadien?

Le Canada a vendu deux réacteurs CANDU à la Chine en 1996.<br />
Photo: Agence Reuters Le Canada a vendu deux réacteurs CANDU à la Chine en 1996.

La vente d'Énergie atomique du Canada limitée (EACL) à la québécoise SNC-Lavalin se soldera par un gain immédiat d'au mieux 15 millions de dollars pour le gouvernement fédéral et la perte de près de 900 emplois hyper spécialisés. Cette entente signe-t-elle la fin de la gloire nucléaire canadienne? Pas nécessairement.

Ottawa — Les Américains ne voulaient pas d'Énergie atomique du Canada. Les Français non plus. Même la canadienne Bruce Power, après y avoir songé, a renoncé à l'idée d'acquérir la société d'État. C'est finalement la québécoise SNC-Lavalin qui mettra la main le 1er octobre prochain sur la division CANDU d'EACL. Une division dédiée à l'entretien de réacteurs existants et à la vente de nouveaux qui a perdu... 715 millions de dollars en deux ans avant l'injection de fonds gouvernementaux. Casse-cou ou visionnaire, SNC-Lavalin?

Plusieurs avancent que c'est pour cette raison que le montant offert par SNC-Lavalin — qui «pourrait atteindre» 15 millions de dollars — est si maigre. Mais les chiffres sont peut-être trompeurs, croit le professeur Duane Bratt, du Mount Royal College de Calgary, et auteur d'un livre sur l'économie des réacteurs CANDU. Cette perte (479 millions en 2009-2010, 236 millions en 2010-2011) refléterait davantage, selon lui, des investissements en recherche pouvant porter leurs fruits plus tard. En ce sens, SNC-Lavalin n'aurait pas fait une si mauvaise affaire.

La division CANDU effectue plusieurs contrats d'entretien de réacteurs au Canada et dans le monde qui vont bien. C'est plutôt son contrat de mise à niveau du réacteur Point-Lepreau, au Nouveau-Brunswick, qui pose problème. Le réacteur vieillissant doit être mis à niveau afin de prolonger sa vie utile de 30 ans. Mais voilà: le projet, qui ne devait durer que 18 mois, en durera finalement au moins 36 de plus. Les coûts du projet explosent.

C'est la première fois qu'EACL effectue une mise à niveau d'un de ses réacteurs CANDU-6. Aucun autre CANDU-6 dans le monde n'a subi une telle cure de rajeunissement. Des outils doivent donc être conçus spécifiquement pour ce projet. «Pour faire une comparaison, illustre M. Bratt, c'est comme si vous tentiez de réparer le téléviseur dans votre salon, mais en étant de l'autre côté de la rue. Ces travaux ont lieu au coeur du réacteur. Il faut donc les faire à distance.»

Des retombées ?

La mise à niveau de Pointe Lepreau est en quelque sorte un projet-pilote de haute voltige scientifique. «EACL pense qu'une fois que ce projet sera terminé, elle pourra utiliser ce savoir-faire appris pour l'appliquer à d'autres projets.» Ce n'est donc qu'une fois bien rodée la technique de mise à niveau que SNC-Lavalin pourra décrocher de nouveaux contrats pour son CANDU Energy (aucune version française connue). En attendant, le projet coûte cher en salaires et en équipements. Une facture qu'a épongée en très grande partie le gouvernement fédéral (qui a injecté, seulement dans la division CANDU, 375 millions de dollars en 2009-2010 et 449 millions en 2010-2011 pour en atténuer le déficit).

Cela coûte aussi très cher à Énergie Nouveau-Brunswick. Pendant que son réacteur se fait rafistoler, elle doit acheter son électricité ailleurs, principalement au Québec. Il lui en coûte en ce moment... 1 million de dollars par jour! Le Nouveau-Brunswick songe d'ailleurs à poursuivre EACL pour obtenir compensation bien qu'une clause du contrat spécifie que l'achat de l'électricité de remplacement est aux frais de la province. Le coût de remplacement de l'électricité pendant toute la durée du projet atteindra au minimum 1,2 milliard de dollars.

La porte-parole d'EACL, Chrystal Boudreau, soutient que les commandes de prolongement de vie utile atteignaient 606 millions de dollars au 31 mars dernier. SNC-Lavalin a décliné toutes nos demandes d'entrevue.

Une seconde Bombardier

Outre la mise à niveau, SNC-Lavalin a mis la main sur la technologie de nouvelle génération CANDU-6 avancé sur le point d'être commercialisée. L'idée est d'en vendre... et d'en faire profiter Ottawa qui, en conservant la propriété intellectuelle, touchera une redevance sur chaque unité vendue. Mais une entreprise privée en est-elle capable sans l'appui gouvernemental?

Duane Bratt le reconnaît. «Vous avez besoin de l'appui du gouvernement que ce soit sous forme de financement ou sous forme de promesses politiques. C'est comme ça que ça marche. Le nucléaire est un secteur de grande notoriété, impliquant plusieurs milliards de dollars et nécessitant des relations à long terme, et cela requiert un appui des plus hauts niveaux.» Il rappelle que c'est grâce aux représentations personnelles du premier ministre Jean Chrétien qu'EACL avait réussi à vendre deux réacteurs CANDU à la Chine en 1996. Ce sont les derniers qui ont été vendus. Mais selon lui, la propriété n'y est pour rien. Il rappelle que les États-Unis accordent des garanties de prêt aux compagnies privées Westinghouse et GE et que le président Nicolas Sarkozy pistonne sans arrêt Areva.

John Stewart, le directeur des politiques de l'Association nucléaire canadienne, opine. «Même les entreprises privées ont accès aux ressources gouvernementales. Pensons à Bombardier. Ils ont accès aux services de Développement économique Canada, de la Corporation commerciale canadienne, aux missions commerciales, aux crédits d'impôt pour la recherche scientifique et au développement expérimental, etc. Il n'y a aucune raison pour qu'un changement de propriété empêche CANDU de faire appel à ces ressources pour faire des affaires dans le monde. Cela ne limitera donc pas leur niveau d'affaires.»

M. Bratt souligne que le gouvernement canadien aura intérêt à promouvoir la vente de réacteurs, ses redevances étant évaluées par Ottawa à 285 millions de dollars. Il n'en reconnaît pas moins que Stephen Harper ne l'a pas fait jusqu'à présent. «On dirait que ce n'est pas son genre.»

Un simple atelier de réparation ?

Il n'en reste pas moins que la vente de réacteurs reste hypothétique. Le Nouveau-Brunswick a retourné sa veste l'été dernier, laissant tomber EACL et retenant plutôt les services de la française Areva pour construire un nouveau réacteur.

Quant à l'Ontario, il devait acheter deux réacteurs d'EACL, mais le projet est en suspens depuis 2009. La province veut certes négocier le prix à la baisse, mais elle s'inquiète des conséquences de la privatisation. L'Ontario avait jeté son dévolu sur la technologie CANDU parce qu'EACL était le seul groupe prêt à s'engager à encaisser tout dépassement de coût éventuel. La privatisation annule cette garantie. L'Ontario demande donc au gouvernement de lui fournir des garanties financières avant de conclure le marché.

«Pendant la campagne électorale, le premier ministre [Stephen Harper] s'est engagé à financièrement appuyer le projet Churchill à Terre-Neuve. Le gouvernement fédéral appuie aussi l'industrie pétrolière et gazière dans l'Ouest. Nous leur demandons donc de s'asseoir à la table de négociation avec la même volonté d'appuyer les industries de l'Ontario, d'autant plus qu'ils se sont engagés à traiter toutes les provinces sur un pied d'égalité», explique Andrew Block, le porte-parole du ministre ontarien de l'Énergie.

C'est d'ailleurs une des préoccupations entendues du côté syndical depuis l'annonce de la vente: on craint que SNC-Lavalin ne prenne aucun risque financier relatif aux ventes et se contente de s'acquitter de plus petits contrats de réparation de réacteurs dans le monde. «Si on ne décroche pas le contrat ontarien, c'est la fin de la technologie CANDU», soutient Michael Ivanco, le vice-président du syndicat des scientifiques d'EACL. «Si vous ne pouvez même pas vendre votre produit chez vous, comment convaincre à l'étranger? La perspective est très mauvaise.»

Le syndicat craint que la réparation et la mise à niveau soient des activités limitées. Après tout, les entreprises nucléaires ont tendance à réparer ou à mettre à niveau les réacteurs qu'elles ont construits, pas ceux de la compétition. Secret commercial oblige, mais aussi question de compétence. Il s'agit d'une science extrêmement spécialisée et un savoir n'est pas bêtement applicable à un réacteur nucléaire de conception différente.

Cela n'inquiète pas le professeur Bratt pour autant. «Une mise à niveau permet de prolonger la vie d'un réacteur de 30 ans environ.» En considérant le fait que deux autres réacteurs auront besoin de subir une cure d'ici 2020, «cela leur fera du travail pour encore pas mal de temps»!
3 commentaires
  • Labelle Michel - Inscrit 9 juillet 2011 12 h 03

    Quel avenir pour le nucléaire canadien?



    Quel avenir pour le nucléaire canadien?

    AUCUN, J'ESPÈRE!

    Fukushima n'a pas suffi?

    Suivez l'exemple de l'Allemagne et de la Suisse.

    FERMEZ TOUS LES RÉACTEURS NUCLÉAIRES AU CANADA.

  • Alain M. Bergeron - Inscrit 10 juillet 2011 12 h 16

    Déinformation...

    Si seulement on écoutait un peu moins le hockey ou que l'on utilisait à tout le moins les entractes pour s'informer des grands enjeux de notre société et des périls qui nous guettent... Il ne nous reste que si peu de temps pour se réajuster !!!

    Mais bon, à quoi bon rêver...

    L'Abénakis

  • AML - Inscrit 11 juillet 2011 14 h 47

    AML

    Il faudrait également repenser notre utilisation du petit nucléaire, par exemple dans les hôpitaux. Une personne qui subit des traitements de radiothérapie est radioactive pour un certain temps et peut donc être néfaste non seulement pour ladite personne subissant ces traitements, mais pour ses proches.
    Non au nucléaire !
    @ à Alain Bergeron : tout à fait d'accord avec vous... à la nuance près que je dirais qu'il ne faut pas arrêter de rêver... et non seulement le rêve est à l'origine des changements possibles, mais il faut se mobiliser, continuer de s'informer et d'informer en retour nos proches, qui informeront à leur tour leurs proches, etc.
    C'est bien peu, mais c'est le seul pouvoir que l'on a. On serait bien fou de ne pas le prendre !