Revue de presse - Le poids des mots

Le débat au sujet de l'étiquette socialiste du Nouveau Parti démocratique a pu étonner les Québécois qui connaissent mal ce parti — même s'ils l'ont élu en masse le 2 mai dernier —, mais au Canada anglais, il a été pris très au sérieux et a défrayé la chronique, au point de supplanter pratiquement tous les autres sujets.

Margaret Wente, du Globe and Mail, écrit avec un brin d'ironie qu'elle regrette, en quelque sorte, «ce bon vieux temps où le NPD savait exactement où il logeait, où personne ne grimaçait à l'énonciation du mot "socialisme"». La vie était plus simple et tout le monde savait qui étaient les bons et les méchants. Mais voilà, le NPD traverse une crise d'identité, poursuit-elle, la même qu'ont vécue la plupart des partis de centre gauche en Occident. Devant l'érosion de l'État providence, ils se débattent pour se redéfinir. Jack Layton sait que le temps des «fabulations socialistes» est terminé. Son parti ne demande plus depuis longtemps qu'on nationalise quoi que ce soit et il ne s'oppose plus sans partage au libre-échange. Il est en faveur de l'équilibre budgétaire, de l'économie de marché et a même appuyé la mission en Libye. «Cela a donc très peu d'importance que le parti garde ou non le mot "socialisme" dans son programme. Il n'a déjà plus rien de socialiste», écrit-elle. À son avis, les progressistes se cherchent car ils ont réalisé l'essentiel de ce qu'ils espéraient: assurance maladie, éducation universelle, justice sociale, égalité. L'expansion de l'État providence est terminée et «nous avons même de la difficulté à nous offrir ce que nous avons».

L'expérience des travaillistes britanniques est souvent revenue sur le tapis.

Tasha Kheiriddin, du National Post, se demande, par exemple, si Jack Layton trouvera sa «troisième voie», une référence directe au long processus de renouvellement et de recentrage du Labour. Le succès de ce parti était aussi largement attribuable à la popularité de Tony Blair, prend-elle soin de rappeler, mais si Layton a le sourire qu'il faut, il lui manque encore les politiques, dit-elle. Contrairement à Wente, elle pense nécessaire l'élimination des références au socialisme, même si le geste est avant tout symbolique. Elle note les succès du Labour après qu'il eut expurgé son programme des dispositions les plus radicales. À son avis, «le NPD a raté l'occasion de tourner la page» et d'élargir l'attrait du parti auprès des libéraux mécontents. Elle invite Layton à suivre ce qui se passe à nouveau chez ses cousins britanniques.

Blair, prise 2

Dans l'Ottawa Citizen, le professeur John Sainsbury revient lui aussi sur l'expérience du Labour, mais pour rappeler que Blair n'a jamais essayé de rayer le mot «socialiste» de la constitution de son parti. Au contraire, il l'a inscrit en 1995, assorti d'une phrase sur l'esprit de solidarité. «Blair s'agenouillait ainsi devant les traditions du Labour pendant qu'il complotait — ce sont ses propres mots» — la fin d'une disposition importante, celle faisant la promotion de la nationalisation des «moyens de production, de distribution et d'échange». Cette clause, plus que l'étiquette, nuisait à son parti. Mais contrairement à Blair qui «comprenait que le symbole et la substance avaient chacun leur place», Layton risque de briser les liens entre son parti et son histoire en jonglant avec le mot «socialiste», dit Sainsbury. Sévère, il affirme que, «coupé de ses amarres philosophiques, le NPD, sous la direction de son chef gentil mais bizarrement inefficace, est en train de rapidement se transformer en une barque à la dérive, chargée de bonnes causes dispendieuses, déterminées par les exigences du moment plutôt que par une vision durable du Canada liant le passé, le présent et l'avenir». Le chercheur reconnaît que les références au socialisme suscitent plus d'appréhension en Amérique du Nord qu'en Europe, mais ça ne justifie pas de les éliminer, dit-il. Après tout, les partis néodémocrates provinciaux ont réussi sans s'en départir. De plus, avertit Sainsbury, le mot n'est pas mal vu au Québec, où le NPD domine aujourd'hui. Finalement, ceux qui croient arrêter ainsi Stephen Harper de s'en servir pour dénigrer les néodémocrates se trompent. Par conséquent, conclut-il, le conserver causerait moins de problèmes que de l'effacer.

Dans l'Ottawa Citizen, le professeur John Sainsbury revient lui aussi sur l'expérience du Labour, mais pour rappeler que Blair n'a jamais essayé de rayer le mot «socialiste» de la constitution de son parti. Au contraire, il l'a inscrit en 1995, assorti d'une phrase sur l'esprit de solidarité. «Blair s'agenouillait ainsi devant les traditions du Labour pendant qu'il complotait — ce sont ses propres mots» — la fin d'une disposition importante, celle faisant la promotion de la nationalisation des «moyens de production, de distribution et d'échange». Cette clause, plus que l'étiquette, nuisait à son parti. Mais contrairement à Blair qui «comprenait que le symbole et la substance avaient chacun leur place», Layton risque de briser les liens entre son parti et son histoire en jonglant avec le mot «socialiste», dit Sainsbury. Sévère, il affirme que, «coupé de ses amarres philosophiques, le NPD, sous la direction de son chef gentil mais bizarrement inefficace, est en train de rapidement se transformer en une barque à la dérive, chargée de bonnes causes dispendieuses, déterminées par les exigences du moment plutôt que par une vision durable du Canada liant le passé, le présent et l'avenir». Le chercheur reconnaît que les références au socialisme suscitent plus d'appréhension en Amérique du Nord qu'en Europe, mais ça ne justifie pas de les éliminer, dit-il. Après tout, les partis néodémocrates provinciaux ont réussi sans s'en départir. De plus, avertit Sainsbury, le mot n'est pas mal vu au Québec, où le NPD domine aujourd'hui. Finalement, ceux qui croient arrêter ainsi Stephen Harper de s'en servir pour dénigrer les néodémocrates se trompent. Par conséquent, conclut-il, le conserver causerait moins de problèmes que de l'effacer.

Grain de sel


Alec Bruce, du Times Transcript, de Moncton, note que le statut d'opposition officielle force le NPD à abandonner son rôle de conscience du Parlement pour se présenter comme une solution de rechange au gouvernement. Ce qui veut dire un plus grand pragmatisme qui inquiète les puristes. La résolution du débat au sujet du socialisme a été remise à plus tard. Et dans le fond, cela ne change pas grand-chose au succès du parti. Selon Bruce, ce ne sont pas les principes socialistes du NPD qui lui ont permis de balayer le Québec. Il y est parvenu parce que «Jack Layton n'est pas Stephen Harper ou Michael Ignatieff et parce que le parti a réussi à expliquer et à démontrer cette différence de façon convaincante».

L'équipe éditoriale de QMI regarde beaucoup plus loin. Elle prévient ses lecteurs que le NPD va promettre la lune si le déficit est bel et bien effacé en 2014, comme l'a promis Harper, mais va blâmer ce dernier pour les méthodes utilisées pour y parvenir.

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mcornellier@ledevoir.com
3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 25 juin 2011 07 h 27

    Mille mercis Madame Cornellier pour cette fort interpellante...

    ...invitation à réfléchir sur «Le poids des mots». De votre intéressant article, c'est ce que j'en retiens plus ces mots de votre consoeur Madame Margaret Wente du G.

  • France Marcotte - Abonnée 25 juin 2011 12 h 51

    Le centre pour gouverner, le bord pour les idées

    Passionnant!
    Et dernièrement, M.Descôteaux disait dans son éditorial sur le sujet: "Pour accéder au pouvoir, le NPD a besoin de se déplacer de la gauche vers le centre, là où se trouve la majorité des électeurs (...) Ce déplacement vers le centre, Jack Layton a commencé à l'opérer discrètement. Il a mis l'accent sur des politiques faites pour «le monde ordinaire», comme il aime à le dire en parlant de la classe moyenne. Pour lui, il s'agit moins de se définir idéologiquement que de présenter un programme qui soit une «alternative solide» aux politiques conservatrices."
    Mais selon un chercheur cité par M.Cornellier, les références au socialisme suscitent plus d'appréhension en Amérique du Nord qu'en Europe, mais ça ne justifie pas de les éliminer. "Après tout, les partis néodémocrates provinciaux (au Canada) ont réussi sans s'en départir", contrairement à ce que disait M.Descôteaux.
    Et peut-on vraiment conclure que "ce ne sont pas les principes socialistes du NPD qui lui ont permis de balayer le Québec", comme le dit Alec Bruce de Moncton, mais la différence qu'il a su établir entre les chefs?
    Les idées, en transitant vers le centre, passent à la moulinette de l'exercice du pouvoir? Les idées, c'est pour son salon?

  • Gaston Bourdages - Abonné 25 juin 2011 13 h 53

    Mille mercis Madame Cornellier ...suite 2

    ...de votre consoeur Margaret Wente :«...crise d'dentité».
    Le poids des mots. Ce mot qui nourrit la vie et l'autre qui tue...jusqu'à une réputation. Ce mot qui sait si agréablement et gentiment louanger et l'autre qui porte, Oh! Malheur, son effet antonyme voire pervers : ce mot qui sait maudire. Ce mot qui peut être respectueux de la vérité et l'autre qui peut même conduire en prison : le mensonge. Le mot qui se veut capable de reconnaître ses torts, ses responsabilités et l'autre qui déresponsabilise ou encore se veut utilisé pour dissimuler sous le tapis... Les mots, une panoplie et/ou pléiade de lettres qui, groupées ensemble, nous permettent à nous, êtres humains, de nous exprimer, d'exprimer nos sentiments avec leurs complices inévitables : leurs émotions, nos opinions. Et que dire de ces mots dits du langage de «langue de bois» ?
    Quant au «crise d'identité» de Madame Wente, je vous avoue que, face au monde politique, je navigue dans ces eaux. Mais encore ? Jusqu'à voter «Orange» tant je n'ai pu m'identifier à autre que ce discours de «plusjuste société« qu'ont véhiculé certains représentants du NDP/NPD. Oui, par un certain dépit et crise d'identité, j'ai voté pour ces gens...pour aujourd'hui, demain, je verrai. Il m'apparaît essentiel de pouvoir m'identifier à un programme constructif donc nourrissant de gens d'un parti politique. Je suis en attente...
    Mercis Mesdames Cornellier et Wente pour cette autre «appaisante» réflexion. Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écriavain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com