Gagner la guerre, perdre la paix

Les progrès sont au rendez-vous depuis quelques mois. Est-ce à dire que les quatre premières années ont été un coup d'épée dans l'eau? Près de 11 milliards de dollars et des dizaines de vies humaines pour une seule année de progrès? Des questions plus politiques qui rendent inconfortables les militaires canadiens.
Photo: Alec Castonguay Le Devoir Les progrès sont au rendez-vous depuis quelques mois. Est-ce à dire que les quatre premières années ont été un coup d'épée dans l'eau? Près de 11 milliards de dollars et des dizaines de vies humaines pour une seule année de progrès? Des questions plus politiques qui rendent inconfortables les militaires canadiens.
Le Devoir en Afghanistan

Salavat — La fine poussière de Kandahar s'infiltre dans les moindres recoins et gruge tout sur son passage, des petites maisons afghanes jusqu'aux chars d'assaut. Un paysage beige sous un horizon bleu. Malgré ce sable, le salwar kameez (habit traditionnel) blanc et gris de Musa Khalim est impeccable. Le regard est aussi fier que la tenue. Debout dans le petit poste de police afghan rudimentaire situé à l'entrée du village de Salavat, où il est venu rencontrer le chef de police, on lui donne 35 ans. Il en a pourtant 24. Usé par le soleil et des années de conflits.

Musa Khalim vient de revenir chez lui, à Salavat, 15 km au sud-ouest de la ville de Kandahar. Malgré son âge, il est le malik (dirigeant) de ce village de 1500 habitants. Son père, grand propriétaire terrien, était le malik jusqu'à ce que les talibans l'abattent, il y a trois ans. Le jeune Musa a alors fui à Kandahar pour éviter de subir le même sort. Il y a deux mois, il a choisi de revenir prendre la place de son père. Et il n'est pas le seul. Plusieurs maliks du dangereux district de Panjwaii, le coeur du mouvement taliban, sont de retour après un exil forcé.

«On a repris confiance. La sécurité est meilleure. Je dois aider mon village à prospérer», dit-il en pachtou, la langue des habitants du Sud. Les talibans continuent de le menacer parce qu'il a choisi de collaborer avec les soldats de l'OTAN. Le matin, il y a parfois une lettre plantée sur la porte de sa maison. «Ils intimident aussi les résidants, mais je dirais que seulement 10 % des gens de Salavat sont avec les talibans.»

Cela n'a pas toujours été le cas. Pendant des années, les Forces canadiennes ont tenté de séduire Salavat, réputé protaliban jusqu'à l'os. On raconte que les gardes du corps du mollah Omar, le chef des talibans, viennent de Salavat.

«On n'avait pas assez de soldats pour vivre avec eux et gagner leur confiance. On devait sans cesse partir après les opérations, et les talibans revenaient», affirme le major Jean-Christian Marquis, commandant de la compagnie C du 1er bataillon du Royal 22e Régiment. Il y a un an, les Forces canadiennes se sont installées carrément aux portes de Salavat. Plus question de partir.

Cette approche a été multipliée à la grandeur de Dand et Panjwaii, les deux districts au sud de la ville de Kandahar qui demeurent sous commandement canadien. L'arrivée massive de 20 000 soldats américains dans la province depuis 18 mois a permis aux Canadiens de concentrer leurs efforts sur une plus petite superficie (environ 50 km2). Il y a aujourd'hui autant de militaires canadiens dans Panjwaii (1400) que dans toute la province de Kandahar au cours des quatre années qui ont précédé le «surge» américain de Barack Obama.

«Quand on est arrivé à Kandahar en 2006, on avait un grand territoire. La menace était constante. Avec l'arrivée des Américains, il y a 10 fois plus de troupes dans la province. On est partout, près des gens, et on a réduit la capacité de mouvement des insurgés. On applique une vraie stratégie de contre-insurrection», explique le lieutenant-général Peter Devlin, chef de l'armée de terre.

Le nombre de soldats canadiens blessés au combat a chuté de 30 % entre 2009 et 2010 (124 contre 86). Les morts ont été 50 % moins nombreuses (29 contre 14).

Les soldats se sont installés dans chacun des petits villages pour «combattre, convaincre et construire», selon leur devise. «Quand on connaît le village, on sait qui y habite et qui arrive soudain de l'extérieur. On peut réagir quand les talibans arrivent du Pakistan», raconte le major Pierre Leroux, qui commande la compagnie A du 1er bataillon du Royal 22e Régiment, installée dans la corne de Panjwaii, à l'extrémité du district où la résistance talibane demeure forte. «La sécurité est meilleure, alors ça permet de faire plus de reconstruction.»

C'est ce qui s'est produit à Salavat, dans le centre de Panjwaii. La compagnie du major Marquis a remis la vieille école du village en état l'automne dernier. Fin novembre, elle était prête. Puis, plus rien. Aucun enfant au rendez-vous. «On a attendu. Ils auraient pu ne jamais venir», dit-il. Fin mars, le malik Musa Khalim a tenu une shura, une réunion des sages du village, et il a été décidé d'envoyer les enfants à l'école.

Chaque matin, pendant trois heures, près de 200 jeunes garçons (pas encore de filles) s'assoient dans les dix classes de ce bâtiment blanc aux portes jaunes. Dans la classe du fond, inoccupée, des caisses de livres en pachtou et dari pour les jeunes. Tableaux noirs et craies blanches partout. Petits pupitres. Dans la cour, des jeux pour les enfants. «L'éducation est importante, c'est l'avenir de l'Afghanistan», dit Musa Khalim, qui a peur que ses trois jeunes fils prennent un jour les armes, comme tant d'autres.

Davantage de développement


En 12 mois, les 31 écoles du district de Dand ont rouvert leurs portes. Dans Panjwaii, seulement 8 des 32 écoles sont en activité, mais c'est 8 de plus qu'il y a un an. «Panjwaii est plus difficile, c'est le coeur du mouvement taliban. Ça va prendre encore une bonne année de travail avant d'avoir un niveau plus calme, comme dans Dand, où il n'y a pas eu d'attentat depuis des mois», affirme le brigadier général Dean Milner, qui dirige la mission canadienne en Afghanistan.

Le nombre de projets de développement menés par les soldats canadiens de la Coopération civile et militaire (COCIM) a bondi de 74 % depuis 2009. Entre novembre 2010 et juillet 2011, 694 puits, écoles, canaux d'irrigation, routes et autres projets auront été menés à terme. «Bientôt, le niveau de sécurité sera assez bon pour que les ONG prennent la relève. C'est l'objectif», affirme le major Daniel Lamoureux, commandant du COCIM.

La route Hyena, qui part de Kandahar et longe la rivière Arghandab jusqu'à l'extrémité de Panjwaii, a été asphaltée sur plus de 20 km, et 12 autres kilomètres le seront sous peu. Le trajet, qu'une voiture prenait quatre heures à parcourir jusqu'à la ville sur l'ancienne route chaotique, se fait aujourd'hui en moins d'une heure. Le trafic est dense. La route est populaire. «On a transformé un sentier en autoroute!» s'exclame le major Éric Landry, commandant de l'escadron C de char d'assaut qui a piloté le projet.

Quatre années de perdu?


Les progrès sont au rendez-vous depuis quelques mois. Est-ce à dire que les quatre premières années ont été un coup d'épée dans l'eau? Près de 11 milliards de dollars et des dizaines de vies humaines pour une seule année de progrès? Des questions plus politiques qui rendent inconfortables les militaires canadiens. Et cet échec sous-entendu de la diplomatie canadienne, qui n'a pas réussi à convaincre un autre pays de venir prêter main-forte...

Le brigadier général Milner, assis dans son bureau du quartier général canadien, à la base de l'OTAN, à Kandahar, refuse de dire que les premières années n'ont servi à rien. «On a maintenu le fort à Kandahar. Notre présence a été vitale pour empêcher les talibans de reprendre du terrain.» Une pause. «On a fait ce qu'on a pu, lâche-t-il finalement. On n'a jamais eu assez de soldats de l'OTAN.» Il ajoute: «C'est un environnement complexe et on a mis du temps à trouver une stratégie de contre-insurrection qui fonctionne. Les progrès auraient pu être plus rapides.»

Certains ont une dent contre ces mêmes Américains qui prendront la relève des Canadiens. «Les États-Unis ont abandonné l'Afghanistan pour aller en Irak. C'était une grave erreur», affirme le capitaine Braden Greaves.

Les nouveaux progrès sont toutefois fragiles. Il y a encore des attentats régulièrement. Des soldats canadiens sont blessés et tués. Et plusieurs villages de Panjwaii hésitent encore à soutenir le gouvernement afghan. «Il y a bien du monde assis sur la clôture qui attend de voir qui va gagner, dit le capitaine Greaves. Les Afghans sont des survivants. Ils ont traversé plusieurs conflits. Tu ne peux pas leur en vouloir de souhaiter sauver leur peau et de jouer des deux côtés.»

L'été sera crucial. «Le test s'en vient. Si la saison des combats est plus calme, ça va montrer qu'on a vraiment un élan», soutient le lieutenant-colonel Michel-Henri St-Louis, commandant du 1er bataillon du Royal 22e Régiment. «Le danger sera toujours présent. Ça ne sera jamais les Cantons-de-l'Est! Mais l'objectif est que l'insurrection soit un irritant mineur dans la vie des gens. On n'y est pas encore arrivé, mais ça avance», dit-il.

Dès la fin juin, environ 1000 militaires américains auront pris la place des soldats canadiens dans Panjwaii. Ils arrivent toutefois avec seulement quatre spécialistes du développement. Les Forces canadiennes en ont présentement 36! Les soldats canadiens craignent d'ailleurs que les Américains ne pensent qu'à se battre, sans chercher à poursuivre les projets communautaires. «Les Américains aussi sont inquiets! lance candidement le brigadier général Milner. Ils voient la formidable machine qu'on a déployée pour gagner le coeur des Afghans, mais ils ne prévoient pas y mettre les mêmes moyens pour l'instant. Ce n'est pas dans leurs habitudes. Mais je crois qu'ils vont s'ajuster assez vite.»

Il y a le risque de rater la transition, mais aussi celui de voir le gouvernement afghan, corrompu et inefficace, être incapable de suivre le rythme. Gagner la guerre, mais perdre la paix. L'héritage canadien sera-t-il de courte durée?

Les soldats canadiens font confiance aux Afghans. «Il va rester quelque chose de notre présence, affirme le capitaine Jérémie Dulong. Il y a la route, l'ouverture des écoles. Et même si un enfant fréquente l'école seulement quelques mois, il va y avoir goûté. Toute sa vie, il va savoir que quelque chose de mieux existe.»

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