D'une mission à l'autre

Un soldat de la compagnie A du 1er bataillon du Royal 22e Régiment en patrouille au bout de la route Hyena, dans la corne du district de Panjwaii.<br />
Photo: Alec Castonguay Le Devoir Un soldat de la compagnie A du 1er bataillon du Royal 22e Régiment en patrouille au bout de la route Hyena, dans la corne du district de Panjwaii.

Les opérations de combat du Canada à Kandahar s'achèvent, mais une nouvelle mission de trois ans s'amorce dès cet été: la formation de l'armée et de la police afghanes dans trois villes.

Le Devoir en Afghanistan

Fathollah — Le petit village de Fathollah, qui abrite quelques dizaines d'habitants entassés dans des maisons de terre au coeur du dangereux district de Panjwaii, dans la province de Kandahar, suffit à résumer les défis qui attendent le Canada dans sa nouvelle mission d'entraînement des forces de sécurité afghanes. L'ancien commandant du peloton local de l'Armée nationale afghane (ANA) a été mis à la porte pour fraude et corruption.

«C'était un crosseur. Et il ne parlait pas le pachtou, la langue des habitants du Sud. C'était un gars du Nord. Communiquer avec les citoyens était difficile», raconte le lieutenant canadien Jean-François Horth, basé avec sa quarantaine d'hommes à quelques pas de Fathollah, dans un poste de combat rudimentaire.

Un exemple parmi plusieurs: il y a quelques mois, les Forces canadiennes avaient accordé 400 $ à l'ancien commandant afghan pour qu'il organise une shura, une réunion des sages du village, afin de parler de sécurité. «Il a servi du pain sec aux invités et trois jours plus tard, il avait un nouveau manteau sur le dos! C'est frustrant. Les Afghans sont comme nous, ils voient bien la corruption. Ça mine la confiance envers leurs forces de sécurité», affirme le lieutenant Horth.

Pendant des mois, ce peloton local de l'ANA a été inutile. «Les Afghans ne voulaient pas leur parler. Ils venaient directement nous voir. Pour avoir une bonne armée afghane, il faut s'assurer d'avoir de bons commandants de peloton. C'est le lien avec la population», soutient Jean-François Horth, qui a rencontré Le Devoir alors que le mercure frôlait les 40 degrés Celsius dans ce village situé à une douzaine de kilomètres au sud-ouest de la ville de Kandahar.

Corruption, fraude, consommation de drogue, absence non justifiée, mais aussi analphabétisme — à peine 14 % des nouveaux soldats et policiers afghans savent lire et écrire — les problèmes des forces de sécurité afghanes sont bien connus. Et le Canada tentera d'y remédier, en plus d'aider les recrues à devenir de bons soldats sur le plan technique.

Pendant longtemps, l'entraînement des soldats afghans, et surtout de la police, n'était pas une priorité des pays de l'OTAN, trop occupés à chasser les talibans. En novembre 2009, la coalition a finalement structuré une mission d'entraînement des forces afghanes, dont le quartier général est à Kaboul.

«Quand on a commencé, il y avait deux pays et 30 entraîneurs seulement!», lance le lieutenant général américain William B. Caldwell, qui dirige la mission d'entraînement de l'OTAN. Ils sont maintenant 1558 soldats-entraîneurs de 32 pays et les effectifs vont bondir à 2368 dans les prochains mois, notamment grâce à l'arrivée des Canadiens.

Pour aider les soldats-entraîneurs, 3915 autres militaires participent à cette mission dans d'autres fonctions (logistique, affaires publiques, médecine, etc.), pour un total de 5473 militaires affectés à la mission d'entraînement de l'OTAN.

La mission canadienne

C'est à ce contingent que les 938 militaires canadiens vont se greffer avec leur nouvelle opération baptisée «Attention». Après les États-Unis (3804 militaires), le Canada sera le participant le plus important de cette mission.

Environ 815 soldats canadiens seront basés à Kaboul, 97 à Mazar-e-Charif, dans le nord du pays, et 26 à Herat, dans l'Ouest. «Herat et Mazar-e-Charif sont des villes aussi calmes que Kaboul. La sécurité est bonne et nos soldats vont travailler comme formateurs dans des bases sécurisées, pas sur le terrain», affirme en entrevue le lieutenant général Peter Devlin, chef de l'armée de terre canadienne.

Sur les 938 militaires canadiens, 460 seront des soldats-entraîneurs. Une quarantaine d'autres aideront les médecins et infirmiers de l'armée afghane. Selon les prévisions actuelles, 342 aideront à former l'armée de terre afghane, 10 travailleront avec l'armée de l'air afghane, 65 avec la police afghane et 43 seront des conseillers auprès des ministères afghans de la Défense et de l'Intérieur. Ottawa enverra aussi 45 policiers civils.

Avec 460 soldats-entraîneurs, le Canada sera de loin le partenaire le plus important à ce chapitre, suivi de l'Italie (266), de la France (221) et de la Grande-Bretagne (204). Les États-Unis, même s'ils sont plus de 3800 militaires dans cette mission, ne fournissent directement que 156 soldats-entraîneurs selon les chiffres de l'OTAN obtenus par Le Devoir.

Le déploiement canadien devrait coûter environ 550 millions de dollars par année pendant trois ans (total: 1,65 milliard de dollars).

Le «surge afghan»

Les pays membres de l'OTAN ont approuvé un plan qui prévoit le transfert graduel de la sécurité, province par province, district par district, vers l'armée et la police afghanes d'ici la fin de 2014.

Pour y arriver, l'Armée nationale afghane devra être mieux formée et apte à prendre la relève. De 162 000 militaires à l'heure actuelle, l'ANA doit passer à plus de 195 000 en novembre 2012. Près de 6000 Afghans s'enrôlent chaque mois. Dans le cas de la police, les 126 000 officiers actuels devront être 170 000 en novembre 2012. De 2000 à 3000 Afghans se présentent dans un centre de recrutement de la police chaque mois.

«Depuis novembre 2009, lorsqu'on additionne l'armée et la police, les effectifs ont augmenté de 42 %. C'est 90 000 personnes en 18 mois! C'est énorme. Ça contribue certainement à la baisse de la violence dans plusieurs régions de l'Afghanistan», affirme le lieutenant général Caldwell.

Il est toutefois le premier à reconnaître que la qualité des soldats et policiers doit aussi s'améliorer. «C'est impératif. On passe beaucoup de temps sur la formation des êtres humains, pas seulement sur les volets techniques», dit-il. Par exemple, 70 000 soldats et policiers suivent des cours pour apprendre à lire et à écrire. «Il y a 86 % des recrues qui sont illettrées. Et quand je dis "illettré", je veux dire qu'ils ne peuvent même pas écrire leur nom. Ce n'est pas une question d'intelligence, ils n'ont tout simplement pas eu d'éducation», affirme M. Caldwell.

Est-ce que l'armée afghane pourra prendre la relève des forces de l'OTAN d'ici 2014? «Oui, sans aucun doute», affirme le général Caldwell, optimiste. «Il y a encore des défis, mais avec les nouveaux soldats-entraîneurs et le progrès qu'on accomplit, on va y arriver», dit-il.

À Fathollah, le nouveau commandant local du peloton est un Pachtoune qui parle la langue des habitants. Il travaille fort et les Afghans commencent à lui faire confiance. «Ça fait toute la différence du monde. Il peut conduire des opérations de sécurité sans nous. Il y a moins d'attentats à Fathollah depuis qu'il est là», affirme le lieutenant Jean-François Horth.

***

La mission canadienne en Afghanistan, en chiffres (depuis 2001)

Facture de la mission en Afghanistan jusqu'à présent: 11,13 milliards de dollars

9 milliards par le ministère de la Défense (il faudra ajouter 500 millions pour ramener les troupes et l'équipement au Canada et le remettre en état)

465,7 millions par le ministère des Affaires étrangères (dont 81,4 millions depuis 2006 à Kandahar)

1,64 milliard par l'Agence de coopération et de développement international (dont 291,4 millions depuis 2006 à Kandahar)

19,37 millions pour la GRC (depuis 2006)

6,6 millions par les Services correctionnels

561 000 $ par l'Agence des services frontaliers

192 employés différents des Affaires étrangères ont fait un séjour de 12 mois en Afghanistan

282 projets de développement financés par l'ACDI

76 fonctionnaires de l'ACDI ont été en poste en Afghanistan

1644 projets de développement financés par l'armée depuis 2009

48 904 soldats différents ont servi plus de 30 jours en Afghanistan

6269 soldats différents ont travaillé au service de la mission, hors de l'Afghanistan

156 militaires ont perdu la vie (137 par des attaques d'insurgés, 15 en raison d'accidents et 4 suicides)

620 soldats ont été blessés au combat

2800 militaires ont souffert ou souffrent encore de problèmes de santé mentale à la suite de leur déploiement (syndrome de stress post-traumatique, anxiété, dépression, tendance suicidaire, etc.)

61 millions de bouteilles
d'eau de 0,5 L ont été consommées par les soldats (12 bouteilles en moyenne par jour par personne) depuis 2006

2 millions de rations alimentaires ont été distribuées aux militaires canadiens depuis 2002 (3600 calories par jour si un soldat mange trois rations)

***

Compilation: Alec Castonguay
3 commentaires
  • dojinho - Inscrit 4 juin 2011 10 h 38

    Pour libérer les afghans... de leur vie!

    La mission d'entraînement des soldats afghans, c'est en fait apprendre aux afghans à répondre à Washington, et non aux besoins de leur propre société. C'est aussi une façon de prendre l'argent des contribuables des pays membres de la "coalition" (aussi au service de Washington) et de la distribuer vers le haut, dans les poches des militaristes endimanchés et des marchants d'armes, toujours prêts à influencer (sinon dicter) l'opinion publique, à grand renfort d'argent et d'influence.

    La guerre en Afghanistan est tout aussi illégale aujourd'hui qu'en 2001 et les pays de la coalition sont conjointement complices du crime ultime selon les procès de Nuremberg : l'invasion d'un pays souverain sans le moindre prétexte d'auto-défense. Mais je doute que les responsables des nombreux massacres sur des civils (femmes et enfants inclus) de cette contrée dévastée par un quart de siècle d'invasions ne subissent le même sort que les accusés allemands des fameux procès...

  • André Michaud - Inscrit 4 juin 2011 11 h 06

    Mission ESSENTIELLE !

    Entraîner les forces afghanes pour que le pays se prenne en main est ESSENTIEL, sinon il faudrait rester "éternellement" en Afghanistan..

    Plus rapidement les forces afghanes pourront assurer la démocratie contre un coup d'état des sanguinaires talibans, ces lâches lapideurs de femmes, plus rapidement nous pourrons quitter militairement le pays.

    C'est au tour des autres pays européens de faire leur part, et à prendre la relève sur la ligne de feu..

  • Donald Bordeleau - Abonné 5 juin 2011 23 h 56

    Mission impossible

    Un échec totale depuis toujours, personne ne pourra venir à bout du peulpe Afgan , pas la coalition comme les anglais, les français et aussi le russes.

    Le passé est garant de l'avenir.

    L'équilibre se fera un jour le peuple par le peuple selon les zones tribales.