Politique - Les fédéralistes ont les coudées franches

Le gouvernement Harper «n’aura d’autre choix que de tenir compte aussi des intérêts du Québec», croit Jean Charest
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le gouvernement Harper «n’aura d’autre choix que de tenir compte aussi des intérêts du Québec», croit Jean Charest

Le gouvernement Charest garde un ton conciliant avec le gouvernement majoritaire de Stephen Harper. Les termes «collaboration», «participation», «négociations entre partenaires» sont à l'ordre du jour.

Cette semaine, Jean Charest n'a pas voulu «faire de la politique» ou «faire de procès» à la suite de la décision du gouvernement Harper de rappeler la majorité des militaires dépêchés pour porter secours aux sinistrés des inondations en Montérégie. Tout au plus a-t-il invité le ministre de la Défense nationale, Peter Mackay, un ancien pote conservateur, à aller faire trempette sur place avec ses bottes de pêcheur.

La nomination à Ottawa d'un Terre-Neuvien comme ministre des Affaires intergouvernementales est passée comme une lettre à la poste même si le Québec s'oppose au financement fédéral du projet hydroélectrique du Bas-Churchill et que la propriété du gisement d'Old Harry est contestée par Terre-Neuve. À Québec, le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Pierre Moreau, n'a eu que de bons mots pour Peter Panashue parce que ce dernier est un Innu du Labrador et que, pour cette raison, il comprendrait le Plan Nord.

Pierre Moreau parle d'une «nouvelle dynamique» en matière de relations entre Québec et Ottawa. Avec la mise hors de combat du Bloc québécois, l'image du Québec dans le reste du Canada ne sera plus négative. Le gouvernement Charest remplacera cette image par celle d'un négociateur qui, bien qu'il se porte à la défense des intérêts du Québec, est un participant au régime fédéral. «Pendant les 20 dernières années, l'image du Québec au Canada et ailleurs dans le monde a été portée à la fois par son gouvernement [fédéraliste, notamment] et par un parti souverainiste à la Chambre des communes», rappelle au Devoir Pierre Moreau. C'est «un changement de la géopolitique au Canada», a expliqué jeudi le ministre aux délégués et chefs de bureau du Québec à l'étranger et au Canada qui étaient de passage à Québec.

«On doit faire un constat: les Québécois ont élu de façon majoritaire des partis fédéralistes pour les représenter, signifiant en cela qu'ils souhaitent participer à l'évolution de la fédération canadienne», affirme Pierre Moreau.

Avant que l'opposition officielle formée par le Nouveau Parti démocratique ne fasse ses preuves, c'est le gouvernement Charest qui se place comme le principal, sinon le seul, défenseur des intérêts du Québec face au gouvernement fédéral, souligne, de son côté, l'ancien ministre libéral Benoît Pelletier.

«Pour le gouvernement du Québec, ça lui donne un espace qu'il doit prendre entièrement pour représenter [...] l'image qu'il se donne à l'intérieur de la fédération canadienne. Nous, on est fédéralistes et, à cet égard-là, oui, la donne change», fait aussi valoir Pierre Moreau.

C'est une des cartes qu'abattra le gouvernement Charest: il incitera le gouvernement Harper à donner satisfaction au Québec pour ne pas faire le jeu des souverainistes. Il cherchera à convaincre Stephen Harper que favoriser la réélection d'un gouvernement fédéraliste à Québec est la meilleure des politiques que peuvent suivre les conservateurs. Et le choix qui s'impose, c'est entre un parti «qui croit que le Québec peut continuer d'évoluer comme il l'a fait de façon remarquable au sein de la fédération canadienne» et un parti souverainiste «qui radicalise sa position» et perpétue «sa marque de commerce, c'est-à-dire la chicane et une attitude revancharde».

Fort de sa majorité, le gouvernement de Stephen Harper ira de l'avant avec des politiques qu'il n'a pas pu mettre en oeuvre jusqu'ici, que ce soient les diverses modifications au Code criminel censées mater une criminalité pourtant en baisse au Canada, l'abolition du registre des armes à feu ou la réforme du Sénat. Ces mesures, qui ne manquent pas de plaire à la base allianciste du Parti conservateur, indisposent au Québec.

Mais le gouvernement Charest n'entend pas monter aux barricades, d'autant que ce sont des questions d'espèces sonnantes et trébuchantes qui lui apparaissent prioritaires. Maintenant que les 2,2 milliards liés à l'harmonisation des taxes de vente semblent dans la poche, c'est le maintien des transferts fédéraux (santé, éducation et péréquation) qui fait l'objet des préoccupations de Québec.

En matière criminelle, on croit dans l'entourage de Jean Charest que le gouvernement pourrait s'accommoder des nouvelles lois dans la mesure où le principe de l'«asymétrie» y est inscrit, de façon à permettre à l'Alberta, à la Saskatchewan ou au Manitoba de se montrer «durs» envers les criminels pourvu que le Québec puisse continuer à miser sur la prévention, particulièrement avec les jeunes contrevenants.

Au lendemain de l'élection fédérale, Jean Charest avait d'ailleurs lancé une forme d'avertissement à Stephen Harper. Même s'il est à la tête d'un gouvernement majoritaire, il ne peut pas faire ce qu'il veut: il devra tenir compte des avis contraires, définir «un consensus le plus large possible». Le gouvernement Harper «n'aura d'autre choix que de tenir compte aussi des intérêts du Québec», croit Jean Charest.

La réforme du Sénat, que Stephen Harper voudrait mettre en avant, embête toutefois le gouvernement Charest. Seule une négociation constitutionnelle peut conduire à une forme de Sénat élu, soutient Québec. Or Jean Charest ne veut pour rien au monde entreprendre de telles négociations, qui devront porter aussi sur la place du Québec au sein du Canada. Et ce n'est pas un sondage, qui montrait de façon surprenante, hier, qu'une majorité de Canadiens sont favorables à rouvrir la Constitution pour y intégrer le Québec ou modifier le Sénat, qui va le faire changer d'idée.

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