La bataille de Québec n'a pas lieu

«Le grand perdant de la campagne, c’est le maire de Québec», dit un observateur.
Photo: Agence Reuters «Le grand perdant de la campagne, c’est le maire de Québec», dit un observateur.

Québec — On nous la promettait depuis des mois, cette revanche de la population de Québec contre les conservateurs. En refusant de financer l'amphithéâtre, disait le maire de Québec, l'équipe de Stephen Harper s'était livrée à un «suicide électoral». Or ce n'est pas ce qui s'est produit. Bien au contraire.

Le Bloc a bien essayé de mettre les conservateurs dans l'embarras en ramenant l'incident des gilets de hockey à la moindre occasion, mais l'amphithéâtre n'a finalement presque pas dérangé les conservateurs depuis le début de la campagne.

Selon des sondages locaux, la région ne bougerait pas d'un poil le 2 mai prochain. Même les élus conservateurs les plus fragiles garderaient leur place. Mais que s'est-il produit?

«Le maire a été victime de son succès, observe Jean Baillargeon, consultant et ancien président de nombreuses consultations publiques dans la région de Québec. Il a convaincu les gens que son montage financier [de l'amphithéâtre] était solide. Il a réussi à dédramatiser le dossier du Colisée et ç'a joué contre lui dans l'opinion publique.»

Ancien collaborateur du maire Jean-Paul L'Allier, l'expert en relations publiques François Grenon croit, lui aussi, que le dossier de l'amphithéâtre est bel et bien «réglé» dans la tête de la population.

Dès lors, la campagne électorale des conservateurs dans la région de Québec s'est plutôt bien déroulée. «C'est la grande surprise de la campagne électorale, observe l'analyste en sondages Michel Lemieux. Les conservateurs s'en tirent drôlement bien.»

D'emblée, les Josée Verner et consorts s'en sont tenus à une prudente stratégie, observe M. Grenon. «Le PC est arrivé avec une stratégie de leader. Le principe est simple: si tu considères que tu es en avance, tu te contentes d'essayer d'éviter les bourdes, tu ne prêtes pas flanc à la critique, tu évites les débats, tu t'en tiens à ta ligne et tu essaies de perdre le moins de points possible. Autrement dit, tu t'effaces de la campagne complètement.»

Pendant ce temps, le Bloc s'est débattu comme le diable dans l'eau bénite avec des activités tous les jours et au moins trois visites du chef Gilles Duceppe. Avec plus ou moins de succès.

Notamment parce que le maire de Québec ne les a pas beaucoup aidés, croit Michel Lemieux, qui a déjà oeuvré au Parti québécois et est l'ex-conjoint de la députée sortante du Bloc dans Québec, Christiane Gagnon. «L'impact du Bloc était limité par l'attitude du maire, dit-il. Le maire a décidé de tourner la page [dans le dossier de l'amphithéâtre] et, dans la mesure où il n'embarquait pas, le Bloc était très limité. L'amphithéâtre, c'est le dossier du maire. Si tu es tout seul à t'indigner dans ton coin, tu perds de la crédibilité. À la décharge du Bloc, la job [sic] n'était pas facile.»

Dès lors, le seul sujet à s'imposer à Québec a été celui de la raison d'être du Bloc. C'est d'abord de cela qu'on entendait parler sur les radios d'opinion de Québec comme à Maurais Live (CHOI-FM), où l'animateur a littéralement fait campagne contre Gilles Duceppe, à qui il consacrait une chronique quotidienne intitulée «Gros yeux».

Au-delà de l'influence exercée par la radio, l'usure du Bloc se ressentait sur le terrain. Lors de la visite d'élus bloquistes dans un centre commercial, un groupe de retraités nous disaient à quel point le parti de Lucien Bouchard ne leur inspirait plus rien. «Le Bloc ne peut jamais prendre le pouvoir et on paye des pensions. C'est des dépenses inutiles!», de dire l'un d'eux. «Ils sont tout le temps en désaccord. Ils ne sont pas capables de se tenir! Ils sont tout le temps contre», tonnait un autre. Assis dans la halte-bouffe à jaser de hockey, plusieurs avaient déjà voté Bloc dans le passé, mais aucun ne comptait le faire cette fois-ci. L'un d'eux, plus discret que les autres, nous disait vouloir tenter quelque chose de nouveau. «Cette année, je vais vous le dire pour qui je vote: le monsieur qui est NPD...»

Quel effet aura la montée du Nouveau Parti démocratique à Québec? Difficile à dire. La plupart des observateurs croient que cela divisera le vote au détriment du Bloc, ce qui permettrait aux conservateurs de gagner dans les circonscriptions les plus serrées. Mais Jean Baillargeon, lui, a une analyse différente et pour le moins étonnante. Selon lui, l'équipe de Jack Layton pourrait faire encore plus mal aux conservateurs. «Ce n'est pas une question de gauche ou de droite, dit-il, c'est un vote de mécontentement.»

Par ailleurs, l'espace laissé par le dossier de l'amphithéâtre n'a été comblé par aucun enjeu d'importance. On a certes un peu bravé les conservateurs pour leur attentisme dans le dossier des chantiers Davie et du pont de Québec, mais le débat n'a jamais pris d'ampleur. Michel Lemieux s'étonne que des dossiers fédéraux comme le pont et le Manège militaire n'aient pas davantage levé. «Le Bloc n'a pas réussi à les dramatiser», constate-t-il en rappelant que le chantier du Manège n'a toujours pas démarré, alors que le maire souhaitait le voir reconstruit un an après l'incendie qui l'avait englouti en 2008.

Quant à la liste de priorités de M. Labeaume (tramway, TGV, anneau de glace, élargissement de l'autoroute Henri IV, agrandissement du port, de l'aéroport, etc.), elle n'a guère suscité plus d'enthousiasme. Gilles Duceppe et Jack Layton ont beau l'avoir appuyée, les conservateurs s'en sont littéralement moqués. Pendant ce temps, le projet de TGV est devenu la nouvelle tête de Turc des radios comme CHOI, après Gilles Duceppe bien sûr.

De l'avis de M. Lemieux, la campagne a aussi démontré à quel point le maire de Québec avait perdu de l'influence. «Le grand perdant de la campagne, c'est lui. Son dossier sur le transport en commun a été ridiculisé. Il s'est complètement brouillé avec les conservateurs, qui risquent de reprendre le pouvoir, et il n'a rien obtenu pour son Plan de mobilité durable.»

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