Les baisses d'impôt aux entreprises tuent l'emploi

Ottawa — Contrairement à ce qu'affirme le gouvernement conservateur, il n'existe aucune unanimité parmi les économistes sur l'utilité de réduire l'impôt des entreprises. L'un d'entre eux jette un pavé dans la mare en affirmant que les réductions promises par Stephen Harper, loin de créer des emplois, en feront disparaître environ 90 000.

Ce fut la première question posée par un citoyen lors du débat en anglais des chefs mardi soir. «Comment le gouvernement conservateur peut-il justifier une réduction de l'impôt des entreprises de 6 milliards de dollars quand les familles canadiennes ont de la difficulté à joindre les deux bouts?» M. Harper, prenant une liberté certaine avec la vérité, a affirmé que les réductions avaient eu lieu «il y a quatre ans». «Les plus éminents experts au pays croient que d'annuler ces réductions ferait perdre 200 000 emplois.»

C'est justement cette affirmation que le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) dément avec véhémence avec une nouvelle étude intitulée Avoir le beurre et l'argent du beurre, rendue publique hier.

L'opinion dominante

«Je trouve que c'est profondément choquant de prétendre que les experts s'entendent pour dire que les baisses d'impôt engendrent des investissements, lance, furieux, l'économiste Jim Stanford, auteur de l'étude. Je peux vous présenter sans problème au moins 50 articles savants sur le sujet disant exactement le contraire. En fait, l'opinion dominante, c'est plutôt que l'investissement est stimulé par le taux de croissance de l'économie.»

L'étude de ce docteur en économie, touffue, examine l'impact des réductions d'impôt accordées aux sociétés canadiennes par Ottawa depuis 1988. Le taux de 36 % a été ramené à 28 % sous Brian Mulroney, puis à 21 % sous Jean Chrétien. Stephen Harper l'a abaissé à 16,5 % le 1er janvier dernier et l'abaissera à 15 % en 2012. Au même moment, le niveau d'investissement des entreprises dans l'économie canadienne a diminué de deux points de pourcentage, pour se situer entre 14 et 16 % du PIB.

La raison? La croissance économique, les taux d'intérêt, les taux de change et le prix du pétrole influencent davantage le niveau d'investissement que les taux d'imposition. «L'idée qu'en ramenant le taux d'imposition à 18 % où il était il y a quatre mois ferait chuter les investissements n'est pas crédible. Les investissements continueront à cause de ces facteurs, indépendamment de ce qui se produira à l'élection.»

L'argent réinvesti

En outre, le Canada Inc. a, depuis 2001, engrangé dans des comptes bancaires une somme de 745 milliards, dont 200 milliards pendant la récession de 2008. L'économiste calcule que seulement 10 % de l'argent disponible des entreprises est réinvesti. Les 6 milliards d'impôt des entreprises dont Ottawa se privera se traduiront donc par des investissements d'à peine 600 millions.

Si le gouvernement utilisait plutôt cet argent pour l'investir lui-même dans les infrastructures publiques (routes, ponts, etc.), ajoute M. Stanford, 100 % de la somme serait injectée dans l'économie. Cela stimulerait l'investissement privé d'encore 520 millions de dollars. «Cela aurait 10 fois plus d'impact sur les investissements totaux que les réductions d'impôt», dit-il.

«Pour chaque tranche de 3 milliards de dollars qu'on transfère de l'investissement public en réductions d'impôt des entreprises privées, on perd 46 000 emplois», ajoute M. Stanford, pour une «perte nette de 92 000 emplois».

M. Stanford n'est pas seul dans son camp. L'économiste Éric Pineault soutient que les réductions d'impôt se sont seulement traduites par une augmentation des dépôts bancaires des grandes entreprises, dont le tiers sont en devises étrangères. «Puisque les grandes entreprises ne manquent pas d'argent à investir, comment une baisse d'impôt pourrait-elle engendrer de l'investissement?», demande-t-il.

Mario Seccareccia, économiste à l'Université d'Ottawa, démolit lui aussi l'efficacité présumée des baisses d'impôt et leur effet stimulant sur l'économie. Il fait remarquer que c'est la perspective de revenus futurs qui incite les gens d'affaires à investir. «Pourquoi une entreprise voudrait-elle acheter une nouvelle machine quand celles qu'elle possède déjà ne fonctionnent pas à pleine capacité, comme dans le secteur manufacturier canadien?», demande-t-il.
2 commentaires
  • alen - Inscrit 14 avril 2011 07 h 41

    Une fraude intellectuelle...

    Scientifiquement parlant, ce sont les baisses d'impôts des particuliers qui stimulent l'économie, dans la mesure où elles stimulent les pépenses de consommation des ménages. Les baisses d'impôts des entreprises stimulent plutôt l'épargne, au sein des entreprises ou par l'augmentation des dividendes versés aux actionnaires.

    Toutefois, certains prétendent qu'une fiscalité plus favorable aux entreprises stimulent les investissements et la création de jobs au pays.

    Mais, en baissant les impôts des pétrolières, le gouvernement Harper stimule les investissements dans la production de pétrole qui elle provoque la hausse du dollar canadien. Ce qui a fait perdre (et fait toujours perdre) des centaines de milliers de jobs dans le secteur manufacturier, au Québec et en Ontario notamment.

    Quant à la vérité,il faut savoir que Monsieur Harper et son entourage présentent rarement le mauvais côté de leurs actions.

  • Françoise Breault - Abonnée 14 avril 2011 17 h 23

    Seul un journal indépendant

    comme Le Devoir peut publier un tel article.

    Évidemment la droite ne pourrait survivre sans mensonges. Elle aura toujours besoin de manipuler les citoyens en inventant des faux discours comme: "les baisses d'impôt aux entreprises crééent de l'emploi" afin de "justifier" ses choix.

    Harper ne peut toujours pas dire aux citoyens: "Je vais baisser les impôts de mes amis bien nantis, (ceux qui grâce à leur argent peuvent me faire élire et ensuite m'offrir un poste à plusieurs millions au privé) et ensuite vous faire payer tout ça en coupant dans les dépenses publiques"

    J'espère que de moins en moins de gens sont dupes de ce discours.... Il semble que dans l'Ouest, on le croit encore...