L'Outaouais perd son vernis rouge

La ville de Gatineau vue de la colline parlementaire, de l’autre côté de la rivière des Outaouais<br />
Photo: La Presse canadienne (photo) Adrian Wyld La ville de Gatineau vue de la colline parlementaire, de l’autre côté de la rivière des Outaouais

Ottawa — Il fut un temps où l'on disait que même une boîte à lettres avait des chances de se faire élire dans Hull-Aylmer. Si on était rouge, l'accès à la Chambre des communes semblait assuré. Plus cette fois. Cette année, le libéral Marcel Proulx devra batailler ferme pour conserver son siège, car il fait face à une adversaire coriace du NPD, bien connue dans la région: Nycole Turmel. Et paradoxalement, la bataille des fédéralistes pourrait faire gagner le bloquiste, comme dans Gatineau.

Nycole Turmel n'est peut-être pas connue en dehors de la capitale fédérale, mais, dans la région d'Ottawa-Gatineau, elle est incontournable. De 2000 à 2006, elle a présidé l'Alliance de la fonction publique du Canada, le plus gros syndicat représentant les fonctionnaires fédéraux. Et Dieu sait qu'il y a des fonctionnaires en Outaouais. Selon elle, la lutte dans Hull-Aylmer sera entre elle et M. Proulx. «Je sens que M. Proulx a des craintes. Je le vois à des endroits où je ne l'avais jamais vu. C'est une bataille à deux.»

Étrangement, les deux se connaissent depuis de nombreuses années. Au début des années 1990, quand le syndicat était en négociations avec son employeur, Mme Turmel et une dizaine d'autres femmes avaient organisé une occupation des bureaux du ministre Marcel Massé, responsable du renouveau de la fonction publique et député de Hull-Aylmer. Un certain Marcel Proulx en était l'adjoint politique... «Il a essayé de me mettre dehors», se souvient en riant Mme Turmel. «Il sait très bien que quand je décide de me battre, je ne lâche pas!»

Marcel Proulx ne s'inquiète pas de son adversaire. Selon lui, Mme Turmel est peut-être connue de «certains fonctionnaires», mais elle n'est pas très connue auprès de la population locale. Il faut le voir frayer dans un centre d'hébergement pour personnes âgées. En ce vendredi midi ensoleillé, M. Proulx serre les mains des dames qu'il connaît presque toutes. Et c'est réciproque. «Ça va être la bonne fois, cette fois-ci», lance l'une d'elles. «Les conservateurs, ils ne font rien de bon.» Une autre, qui n'est pas certaine de reconnaître le candidat, lui demande d'afficher ses lettres de noblesse. «Êtes-vous libéral?» «Bien sûr, répond M. Proulx. Y a-t-il autre chose de toute façon?» Soulagée, la dame engage la conversation.

Une allégeance souverainiste?

En début de semaine, Marcel Proulx a quand même lancé l'artillerie lourde. Pour s'attaquer à son adversaire néodémocrate, il a laissé planer un doute sur ses allégeances fédéralistes. Il a rappelé que l'ancien port d'attache de Mme Turmel, l'AFPC, avait appuyé les candidats bloquistes en 2006. En 2007, Mme Turmel avait appuyé Bill Clennett, qui se présentait pour Québec solidaire sur la scène provinciale. Autant de preuves, accuse M. Proulx, que Mme Turmel n'est pas fédéraliste.

«Les gens comprennent très bien qu'il y a un risque. Si c'est un gouvernement souverainiste qui prend le pouvoir appuyé par leurs cousins et frères du Bloc québécois, il y a un danger pour les emplois des fonctionnaires fédéraux, c'est sûr et certain. Il n'y a personne qui va nous faire croire, ni à vous ni à moi, que, dans un Québec souverain, tous les employés de la fonction publique canadienne qui travaillent ou qui habitent du côté québécois vont être engagés par le gouvernement du Québec.»

La députée libérale provinciale, Maryse Gaudreault, croit que ce discours rejoint les gens. «On en parle encore, de la déclaration de Mme Marois qu'il y aurait cinq années de turbulence», dit-elle lors de la conférence de presse de lancement de la campagne de M. Proulx. Son cheval, dans cette courte, est aussi rouge qu'elle.

Mme Turmel s'insurge de cette accusation. Ce n'est pas le syndicat, mais son aile politique, le CRAPO, qui prend position en faveur de candidats à l'élection. En tant que présidente de l'AFPC, elle n'a donc pas appuyé personnellement les bloquistes. Quant à Québec solidaire, elle reconnaît avoir participé à une conférence de presse, mais par amitié pour M. Clennett, un militant de longue date en Outaouais (c'est lui qui avait été empoigné à la gorge par le premier ministre Jean Chrétien). «J'avais été claire. J'avais dit que je n'étais pas souverainiste, mais que j'appuyais les valeurs sociales de Bill.» Puis, ajoute-t-elle: «Je me présente pour le NPD. Ça dit tout. Le NPD m'a posé ces questions et je leur ai dit que j'étais fédéraliste.»

Le Bloc pourrait se faufiler

Tout ce débat bénéficiera peut-être au candidat bloquiste, Dino Lemay. Un sondage de la firme Segma Recherche effectué pour le compte du Droit auprès de 651 répondants à la fin mars accordait 27 % au Bloc québécois, tout juste derrière le Parti libéral à 28 %. Le NPD obtenait 18 %. L'issue de la course dépendra donc d'à qui Mme Turmel volera des votes. Le NPD ne cesse d'améliorer son score dans Hull-Aylmer, étant passé de 3,5 % en 2000 à 11,9 % en 2004, 15,5 % en 2006 et 19,8 % en 2008.

Dans Gatineau, un scénario similaire s'est produit en 2008. Cette circonscription traditionnellement libérale est passée aux mains du Bloc en 2006 non pas parce qu'il a augmenté ses appuis, mais parce que ceux de la libérale se sont éparpillés. Le bloquiste Richard Nadeau a même réussi à se maintenir en poste en 2008 bien qu'il ait perdu 6000 voix par rapport à l'élection de 2006 et que ses appuis soient passés de 39 % à 29 %. Mais le vote fédéraliste s'est divisé à parts presque égales entre libéraux et néodémocrates, après que l'ancienne députée rouge, Françoise Boivin, fut passée sous la bannière du NPD.

«Si je me faufile entre les deux, c'est tant mieux», lance Dino Lemay. Il déplore que M. Proulx n'ait pas «été présent dans le comté». La campagne de M. Lemay, lui-même syndicaliste, n'a pas débuté sans anicroche. Le candidat a utilisé une adresse de la FTQ pour envoyer l'invitation à sa conférence de presse de lancement, conférence qui devait avoir lieu dans les locaux de la FTQ. Ce n'est qu'après un rappel à l'ordre du syndicat et du chef Gilles Duceppe que les choses sont rentrées dans l'ordre.

Pendant ce temps, à Gatineau, le NPD rêve de faire son second gain québécois, lui qui est passé à moins de 2000 voix d'une victoire en 2008. Le bloquiste Richard Nadeau sera-t-il délogé? Les libéraux aussi mettent toute la gomme. Déjà, Stéphane Dion et Denis Coderre sont allés appuyer leur candidat Steven MacKinnon. Et ce midi, ce sera Paul Martin en personne. Les jeux sont faits.
1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 11 avril 2011 12 h 02

    Le Bloc pourrait se faufiler...

    Tant que ce n'est pas le Parti conservateur qui se faufilerait entre les trois autres...