Stephen Harper défend sa campagne en vase clos

Qui rencontre Stephen Harper lors de ses événements de campagne, comme ici à Drummondville? Selon ce que Le Devoir a pu constater, exclusivement des militants conservateurs.
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Qui rencontre Stephen Harper lors de ses événements de campagne, comme ici à Drummondville? Selon ce que Le Devoir a pu constater, exclusivement des militants conservateurs.

Drummondville — Dans la ville réputée pour ses roses, ce fut l'épine au pied des conservateurs. Le style de campagne en vase clos menée par Stephen Harper est venu l'embarrasser hier lors d'un passage au Québec marqué par les excuses de son équipe envers une citoyenne expulsée d'un rassemblement pour cause de sympathies libérales.

Dimanche, une étudiante de 19 ans a été mise à la porte d'une assemblée conservatrice à London, en Ontario. Selon ce qu'Awish Aslam a raconté aux médias, elle était dûment inscrite à l'activité des conservateurs, mais a été expulsée avec son amie une demi-heure après son arrivée. Raison officielle: il y avait une photo du chef libéral Michael Ignatieff sur la page Facebook de Mme Aslam, que les organisateurs conservateurs ont consultée après son arrivée au rassemblement.

C'est au moins le deuxième cas similaire impliquant des citoyens depuis le début de la campagne conservatrice. Jim Lowther, un Néo-Écossais qui milite pour les droits des vétérans sans abri, a lui aussi été interdit d'accès à un rassemblement auquel il désirait assister à Halifax, alors qu'il a pu rencontrer Jack Layton et Michael Ignatieff.

Le directeur des communications de M. Harper, Dimitri Soudas, a offert ses excuses à Awish Aslam lors d'un point de presse impromptu à Drummondville, hier après-midi. «La campagne s'est excusée auprès d'elle pour les inconvénients, a indiqué M. Soudas. La prochaine fois que M. Harper passera à London, il sera ravi de la rencontrer.»

Bombardé de questions sur les mesures de contrôle prises lors des assemblées des conservateurs, M. Soudas a rétorqué que les «larges foules» qui assistent aux rassemblements de Stephen Harper sont le signe d'une «réponse extraordinaire» de la population. Il n'a pas répondu directement à la question de savoir si les conservateurs scrutaient à la loupe les profils Facebook des électeurs qui assistent aux discours du chef.

Quelques heures plus tôt, Stephen Harper avait affirmé depuis une caserne de pompiers à Victoriaville que le cas de Mme Aslam relevait de son personnel, et non de lui. «Je ne peux pas faire de commentaires sur un cas individuel. C'est aux employés de la campagne de gérer ces situations. Il y a des centaines de personnes qui sont présentes à nos événements et je pense que la campagne va très bien. On rencontre beaucoup de gens.»

Mais qui rencontre-t-il exactement? Des militants conservateurs, uniquement. Le Devoir a pu constater hier l'étanchéité de la bulle qui entoure M. Harper en assistant à trois rassemblements.

Pour entendre le discours du chef conservateur à Victoriaville, les partisans de la région devaient ainsi être inscrits sur une liste minutieusement vérifiée à l'entrée. Et une fois enregistrés, ils étaient surveillés de près. Arrivé une bonne heure avant la caravane conservatrice, Le Devoir n'a pu aller discuter avec les sympathisants ou les pompiers présents à l'événement: interdiction formelle pour les médias de pénétrer dans la salle de conférence avant l'arrivée des autobus de campagne et la présentation du message.

Il y a bien sûr moyen de contourner cette interdiction, mais l'intention semble être de limiter au maximum les échanges entre médias et partisans conservateurs. Plusieurs ont d'ailleurs refusé de nous parler hier.

Même situation plus tard dans un casse-croûte de Drummondville. L'établissement offrant des poutines géantes avait été monopolisé par les conservateurs, toujours inscrits sur une liste. Avant de pouvoir rejoindre un espace réservé derrière la foule, les médias locaux devaient passer par une fouille canine dans le sous-sol de l'établissement.

Finalement, les conservateurs ont rassemblé en fin de journée environ 500 personnes dans la circonscription de Lotbinière-Chutes-de-la-Chaudière, près de Québec. Là comme ailleurs, il fallait être inscrit au préalable pour participer à l'assemblée, de même que s'identifier en arrivant.

Pas canadien


C'est là un contraste frappant avec les assemblées des autres partis auxquelles Le Devoir a assisté depuis le début de la campagne. Que ce soit pour le Bloc québécois, le Nouveau Parti démocratique ou le Parti libéral du Canada, l'entrée des assemblées a toujours été libre.

Michael Ignatieff s'est d'ailleurs amusé de la situation hier soir à Drummondville, où les caravanes conservatrices et libérales se sont succédé. «Il y a des libéraux dans la salle?», a demandé M. Ignatieff depuis une estrade montée à l'intérieur des serres Rose Drummond. «De toute façon, peu importe vos convictions politiques, vous êtes les bienvenus. Et vous n'avez pas de pièce d'identité à présenter à l'entrée...»

M. Ignatieff a entamé son discours en racontant la mésaventure de la jeune étudiante (avec quelques nuances — dans son récit, elle est désormais escortée jusqu'à la sortie par des «gorilles»). «C'est ça le Canada? Non!», a-t-il lancé sous les applaudissements d'une foule plus modeste que ce qu'espéraient les libéraux.

Plus tôt dans les Maritimes, M. Ignatieff avait indiqué que la manière Harper de faire campagne est «inadmissible». «Je regrette que M. Harper exerce plus de contrôle sur son auditoire pendant une élection qu'il ne le fait dans son bureau», a-t-il déclaré en faisant référence à l'ex-conseiller du premier ministre Bruce Carson, dont M. Harper a reconnu cette semaine avoir découvert tout récemment les démêlés avec la justice.

Gilles Duceppe a fait la même analogie au cours de la journée. «M. Harper aurait dû inviter Bruce Carson à une de ses assemblées. Il aurait pu enquêter sur lui avant...» Jack Layton estime lui aussi que c'est une «approche qui divise les gens entre les amis du premier ministre et les autres. Au lieu de rassembler les gens et de les encourager à participer à la politique, on ferme la porte. Ce n'est pas bon».

Envoyé au front pour répliquer à M. Ignatieff, le ministre et candidat conservateur John Baird a rétorqué que le chef libéral «est probablement la dernière personne qui peut accuser le premier ministre de ne pas être un vrai Canadien», puisqu'il a passé 34 ans de sa vie à l'extérieur du pays. Appelé à dire s'il trouvait normal que les militants conservateurs doivent préalablement s'enregistrer pour participer aux rassemblements du chef, M. Baird a indiqué que, «si c'est un événement du Parti conservateur, c'est un événement du Parti conservateur».

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Avec la collaboration d'Isabelle Porter et d'Hélène Buzzetti

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