Le nord de l'Ontario restera-t-il orange?

Le nord de l’Ontario est fait de zones rurales où la chasse et la pêche font partie du quotidien des gens. En 2008, plusieurs néodémocrates avaient promis l’abolition du registre des armes à feu. À l’automne 2010, quatre candidats de cette région du Canada ont changé leur fusil d’épaule pour assurer la survie du registre.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Pascal Guyot Le nord de l’Ontario est fait de zones rurales où la chasse et la pêche font partie du quotidien des gens. En 2008, plusieurs néodémocrates avaient promis l’abolition du registre des armes à feu. À l’automne 2010, quatre candidats de cette région du Canada ont changé leur fusil d’épaule pour assurer la survie du registre.

Ottawa — Le nord de l'Ontario est orange depuis 2008. Mais le sera-t-il encore le 3 mai prochain? Le registre des armes à feu pourrait peut-être y faire des victimes.

Le nord de l'Ontario compte neuf circonscriptions. Du lot, sept sont détenues par le NPD tandis que le Parti conservateur et le Parti libéral en détiennent une chacun. Pour Jack Layton, ces sept sièges décrochés en 2008 (par rapport à deux en 2006) constituaient une victoire d'importance. Certaines des circonscriptions étaient libérales depuis la nuit des temps. Dans ces zones rurales où la chasse et la pêche font partie du quotidien des gens, promettre l'abolition du satané registre des armes à feu attirait l'attention. Et c'est justement ce qu'avaient fait plusieurs candidats néodémocrates...

Algoma-Manitoulin-Kapuskasing est un cas type. Cette circonscription, comme ses voisines d'ailleurs, est gigantesque, presque aussi vaste que le nom qu'elle porte: 103 000 kilomètres carrés. Sa population éparse est regroupée dans des localités séparées par plus de 500 kilomètres de route. Algoma, qui a été le fief de l'ancien premier ministre et prix Nobel Lester B. Pearson, était représentée par le Parti libéral depuis... 1935 lorsqu'elle passe aux mains du NPD en 2008.

Carol Hughes en était à sa troisième tentative pour déloger le libéral. Elle a gagné par 4300 voix de majorité. Elle ne s'était pas cachée pour dénoncer le registre des armes à feu. Lors du premier vote à la Chambre des communes en 2009, elle vote pour l'abolir. Mais à l'automne 2010, elle est une des six députés néodémocrates qui acceptent de changer leur fusil d'épaule pour en assurer la survie. Quatre de ces six députés détiennent un siège dans le Nord de l'Ontario (Mme Hughes, Claude Gravelle à Nickel Belt, Charlie Angus dans Timmins-Baie James, Glenn Thibault à Sudbury). Alors nécessairement, le registre risque d'être à l'ordre du jour.

Le libéral François Cloutier compte bien récolter les bénéfices de l'insatisfaction locale. Ce traducteur qui dirige sa propre entreprise est en congé sans solde depuis août 2009. Il espère reprendre Algoma au NPD. «J'ai roulé 60 000 kilomètres jusqu'à présent. Pour vous donner une petite idée, ça représente une fois et demie le tour de la terre!» Il veut, comme la députée sortante, mener une campagne pour la création d'emplois dans Algoma, affectée par les pertes d'emplois dans la foresterie. On réclame là-bas des garanties de prêts d'Ottawa pour permettre aux compagnies de décrocher de nouveaux contrats. Mais le registre fait partie de la toile de fond de cette campagne, soutient-il.

«Ce que j'entends de plein de gens, c'est qu'ils sont frustrés, non pas parce qu'elle a voté comme elle l'a fait, mais parce qu'elle a laissé entendre en 2004 [lors de sa première tentative électorale] qu'elle voterait pour l'abolir et qu'elle a fait demi-tour.»

Le conservateur Raymond Sturgeon n'a pas rappelé Le Devoir. Cet ancien militaire a fait l'objet d'une controverse en début de campagne parce qu'il a été lobbyiste pour le fabricant militaire Lockheed Martin, cette même entreprise qui bénéficiera de l'achat par Ottawa des 65 avions de chasse F-35. On s'attend de lui qu'il pourfende le registre.

Carol Hughes ne croit pas que le registre s'invitera dans la campagne pour autant. «Ce n'était pas le plus gros enjeu lors de mon élection précédente. Jamais été. Pas beaucoup de gens m'avaient approchée là-dessus», dit-elle dans un très bon français. Et cette fois? «Est-ce un enjeu? Oui. Le plus important? Pas du tout. C'est plutôt personnel pour les gens. Ils y voient une atteinte à leurs droits.»

Mme Hughes explique aux gens que, bien qu'ils soient fâchés que le registre ait coûté entre 1 et 2 milliards de dollars, cet argent ne sera jamais récupéré et qu'il ne coûte presque rien à être maintenu en place. Et au cas où son adversaire libéral aurait envie d'insister sur cet enjeu pendant la campagne, elle sort l'argument massue. «Ce sont eux, les libéraux, qui ont mis le registre en place de manière inadéquate. Le monde n'oublie pas ça que c'est eux qui ont gaspillé l'argent.»

Idem à Sudbury

Le scénario se répète dans Sudbury. Libérale depuis 1949, la circonscription est passée aux mains du NPD en 2008. Glenn Thibault l'a arrachée avec une majorité de 2000 voix. M. Thibault a aussi changé d'avis entre 2009 et 2010 pour maintenir le registre en vie. Aujourd'hui, la candidate libérale Carol Hartman se croit en bonne position pour ramener la circonscription dans le giron.

«Ma campagne va très bien. Plusieurs personnes, incluant des néodémocrates, me disent que la seule façon de se débarrasser de Harper est de se donner un gouvernement libéral. Jack Layton ne peut pas faire ça», dit-elle en entrevue.

Elle aussi affirme mener une campagne sur autre chose que le registre des armes à feu. La pénurie de personnel médical, dont souffre tout le Nord ontarien, l'intéresse beaucoup plus. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs si Jack Layton est allé vendredi à Sudbury pour promettre l'embauche de médecins et d'infirmières. Mme Hartman ajoute que les gens ne se préoccupent plus vraiment du coût d'enregistrement de leurs armes (55 $, à vie) quand il en coûte 130 $ par semaine pour faire le plein d'essence. Mais, ajoute-t-elle, «les gens n'aiment pas ceux qui retournent leur veste».

Un vote qui fait la différence

D'autres néodémocrates du Nord n'ont pas changé d'avis et ont voté pour l'abolition du registre des armes à feu. C'est le cas de Bruce Hyer dans Thunder Bay-Superior North. M. Hyer a arraché par 3000 voix cette circonscription rouge depuis 1988. Mais le registre n'en reste pas moins un enjeu pour lui, ne serait-ce que parce que son adversaire conservateur compte bien garder ce sujet à l'ordre du jour.

«Certainement, c'est un enjeu qui intéresse beaucoup les gens, dit Richard Harvey en entrevue avec Le Devoir. Ma position est très claire, très ferme. Nous devons abolir le registre. Il est nuisible. J'ai grandi en chassant et en trappant, vous savez, et je crois qu'on doit se concentrer à lutter contre les criminels, pas contre les propriétaires d'armes à feu.»

Il ne s'en prend pas tant à M. Hyer, qui a voté pour l'abolition du registre, qu'au NPD qui le défend. «Bien que je félicite M. Hyer de ne pas avoir changé d'avis, les gens réalisent que son parti s'est assuré qu'il avait les votes nécessaires pour que le registre ne soit pas aboli. Moi, je sais comment j'aurais voté, mais les gens se demandent si M. Hyer aurait voté de la même façon si c'est son vote qui aurait fait la différence entre l'abolition et le maintien du registre.»

À l'automne 2010, le NPD annonçait jour après jour le nom des députés ayant accepté de se ranger dans le camp des pro-registre jusqu'à ce que sa survie soit assurée. Finalement, le vote a été des plus serrés, à 153 voix contre 151.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 4 avril 2011 07 h 54

    Étrange ?

    Étrange que l'abolition du registre des armes à feu et l'outrage au Parlement viennent du même parti. Non, pas si étrange. Plutôt logique.
    Roland Berger