Harper cible les mères au foyer

Stephen Harper s'est rendu à Saanich, en Colombie-Britannique, hier pour dévoiler sa première promesse de la campagne électorale
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Stephen Harper s'est rendu à Saanich, en Colombie-Britannique, hier pour dévoiler sa première promesse de la campagne électorale

Ottawa — La promesse conservatrice de permettre aux couples de payer moins d'impôts en fractionnant leurs revenus s'attire les foudres des groupes féministes... et les louanges des groupes traditionalistes. Les uns comme les autres appuient leur verdict sur la même conclusion: cette promesse encouragera le retour des mères au foyer.

Stephen Harper s'est rendu à Saanich, en Colombie-Britannique, hier pour dévoiler sa première promesse de la campagne électorale: le fractionnement du revenu des couples ayant des enfants de moins de 18 ans. L'annonce officielle n'avait pas encore été faite que déjà ses adversaires s'en moquaient. En effet, M. Harper prévoit mettre en oeuvre cette mesure de 2,5 milliards de dollars par année lorsque le budget fédéral sera équilibré, soit en 2015-2016. Ainsi, même s'il obtient la majorité qu'il réclame, M. Harper ne mettra pas en place cette mesure, qui devra attendre un éventuel mandat subséquent.

«M. Harper dit aux familles: "Je vais accorder des réductions d'impôt aux plus grosses et plus lucratives corporations du pays, mais si vous votez pour moi à quelques reprises, je vous donnerai quelque chose aussi"», a raillé Michael Ignatieff lors d'un point de presse à Toronto. Jack Layton a eu la même réaction. «On a besoin d'action maintenant!»

La mesure en question permettrait à un couple d'utiliser ses revenus comme des vases communicants. Par exemple, si monsieur gagne 60 000 $ et madame 20 000 $, ils pourront tous les deux ramener leurs revenus à 40 000 $ chacun, et leur économie d'impôt sera de 1300 $. Un couple avec un seul revenu de 70 000 $ économisera près de 2000 $. Jusqu'à 50 000 $ pourraient être ainsi transférés. Seuls les couples ayant des enfants pourront en bénéficier.

Les groupes féministes crient en choeur au piège. Ce sont les couples ayant un revenu très élevé et surtout les couples dont un des deux parents reste à la maison qui en bénéficieront le plus. «C'est une mesure qui renforce la dépendance économique des femmes envers leurs maris et décourage le retour sur le marché du travail», soutient Alexa Conradi, la présidente de la Fédération des femmes du Québec. Or l'indépendance est d'autant plus nécessaire que près d'un couple sur deux se termine par une séparation, rappelle-t-elle.

Elle note que, déjà, le coût prohibitif des garderies hors Québec (près de 12 000 $ par année) encourage fortement les mères à rester au foyer. Cette mesure haussera encore davantage le seuil salarial à partir duquel il sera avantageux de retourner travailler. «Pendant ce temps-là, la femme reste dépendante économiquement du mari, elle n'a plus de revenus autonomes, elle s'éloigne du marché du travail et, lorsque ses enfants seront plus grands, ce sera plus difficile d'y retourner, ses compétences seront moins reconnues et à la retraite, elle sera plus pauvre.»

L'économiste Ruth Rose, qui préside le Conseil d'intervention pour les femmes au travail, est du même avis. «On retourne aux années 1980 où ce n'était pas encore généralisé que les femmes avec de jeunes enfants retournent sur le marché du travail.» Elle rappelle que le taux de participation au marché du travail des mères en couple est de 75 % au Québec, mais de moins de 66 % en Alberta. «Ça risque de faire diminuer encore ce taux d'activité.»

Le fiscaliste de l'Université de Sherbooke Luc Godbout arrive aussi à la conclusion que cette mesure vise à «valoriser un ancien modèle de famille où un des parents reste à la maison». En général, quand les deux parents travaillent, l'homme gagne 60 % du revenu familial et la femme, 40 %. Pour cette majorité, le fractionnement du revenu représente un très maigre avantage. Ce sont les familles où une personne reste au foyer qui encaisseront le plus, calcule-t-il.

À l'autre bout du spectre, le groupe traditionaliste REAL Women applaudit chaudement à la promesse conservatrice. «C'est une reconnaissance des choix que les parents font. C'est une question d'équité», estime la chercheuse Diane Watts. Elle estime que, depuis trop longtemps, les familles ne sont pas considérées comme des entités. M. Harper l'a d'ailleurs reconnu hier. «À l'heure actuelle, le système fiscal ne reconnaît pas que la plupart des familles mettent en commun leurs ressources pour payer les dépenses du foyer. [...] Au contraire, il traite les familles comme de simples colocataires vivant sous le même toit sans lien financier. Ce n'est ni réaliste ni juste.»

Pour Mme Watts, c'est clair: «Trop longtemps, le gouvernement n'a pas reconnu la pression qui repose sur les familles traditionnelles [c'est-à-dire] lorsqu'un parent travaille et que l'autre reste à la maison pour s'occuper des enfants. Les familles à deux revenus bénéficient déjà de plein d'avantages fiscaux comme les crédits pour les garderies.»

Dave Quist, du très conservateur Institut du mariage et de la famille, se réjouit lui aussi. «Nous demandons cela depuis cinq ans.»

Trop de dépenses

Stephen Harper a présenté cette promesse comme un autre geste pour réduire l'impôt des contribuables qui, à défaut d'entrer en vigueur maintenant, donne une indication aux électeurs de ses priorités. Il s'en est pris du même coup à la «coalition» (voir autre texte en page A 3) qui abolirait selon lui ces mesures d'aide à la famille. «Ils voudraient abolir les 100 $ versés chaque mois pour le remplacer par des garderies gouvernementales.» La ministre des Ressources humaines, Diane Finley, avait laissé entendre il y a quelques mois que le plan libéral de financement de garderies constituait une façon pour l'État d'arracher les enfants à leur famille.

Ce report à 2015 des réductions d'impôts personnels a permis à Michael Ignatieff de marteler que les priorités conservatrices ne collent pas avec celles des familles. Alors qu'il était de passage dans la circonscription torontoise de Mark Holland, un député pugnace que les conservateurs rêvent de remplacer, M. Ignatieff a promis une meilleure gestion financière des coffres de l'État. Il promet de réduire la taille du bureau du premier ministre et des ministres, de revoir tous les programmes fédéraux — révision qui a aussi été promise dans le budget Flaherty de mardi dernier — et de tenter d'acheter des avions militaires moins coûteux que les F-35. Il estime que cela est nécessaire afin de renouveler l'entente avec les provinces sur la santé qui arrive à échéance dans trois ans.

«Si vous dépensez des milliards sur des jets militaires, des méga-prisons, très rapidement, en 2014, vous n'aurez pas assez d'argent pour travailler avec les provinces de manière à préserver le système de santé universel et accessible.»

Pour sa part, le chef du NPD, Jack Layton, a fait campagne en Saskatchewan, la province qui a vu naître le mouvement social-démocrate où il espère récupérer un certain nombre de sièges. La province est dominée par le Parti conservateur, qui y détient 13 des 14 sièges, mais le NPD a terminé deuxième dans 12 de ses 13 endroits. «La façon de se débarrasser de M. Harper, c'est en prenant ses sièges les uns après les autres», a-t-il fait valoir.

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11 commentaires
  • Carole Dionne - Inscrite 29 mars 2011 01 h 08

    BIN OUI. OUSTE AU FOYER...

    Franchement, on avance en arrière avec Harper. Ça ne se peut pas. En Ontario et dans l'ouest ,sont-ils bouchés par les deux bouts? Pas croyable d'entendre des niaiseries pareilles. Et dire qu'il y en a qui vont croire cela. On mérite peut-être d'être gouverner par des bornés, après tout. Bien souvent, on a ce que l'on mérite. Ici, je parle à ceux et celles qui ne vont pas voter, et spécialement à mes trois enfants. Vous trouvez cela idiots mais ça vous dérange d'aller voter.

    Aie, on va élire un gouvernement pour quatre ans. Si vous n'allez pas voter, fermez là.

  • Marc L - Abonné 29 mars 2011 05 h 35

    Harper, un vendeur de chars usagés !

    L'apparition de cette idée au début de la campagne est un peu surprenante. M. Duceppe a bien raison de se dire étonné que cette mesure n'ait pas été incluse dans le budget, c'est à croire que M. Harper ne veut pas vraiment s'engager dans cette histoire, ou qu'il voulait se garder une arme "secrète" en prévision d'une campagne qu'il disait vouloir éviter. Dans les deux cas, provenant d'un parti reconnu coupable d'outrage au parlement, pour mensonge et dissimulation d'information, cette promesse me semble d'une valeur discutable. Ce n'est pas que l'idée est totalement dénuée de valeur, mais quand on sait de qui elle vient, elle est à prendre avec un grain de sel; je ne commencerais pas tout de suite à dépenser l'argent de cet éventuel crédit, juste au cas où jamais l'idée ne se concrétiserait jamais !

  • Nasboum - Abonné 29 mars 2011 07 h 01

    long terme

    C'est de la politique fiction. Pourquoi pas la lune dans une décennie.

  • dehorsharperblog - Inscrit 29 mars 2011 08 h 20

    Coupure dans le logement

    Si M. Harper est si sincère, pourquoi ne pas avoir mentionné ces mesures lors de l'annonce de son dernier budget? D'ailleurs, avant de croire en ses valeurs familiales, pourquoi ne pas examiner certains aspects de son dernier budget?

    Combien de mères seront touchées par les coupures sauvages de 1,2 milliard de dollars pratiquées par M. Harper dans l'aide au logement? Ces coupures touchent l'aide à la rénovation et à l'amélioration des logements sociaux, ainsi que les logements pour les ainés à faible revenu, dont beaucoup de femmes ayant consacrée leur vie à élever leurs enfants et qui vivent maintenant dans la misère. Est-ce que les femmes n'ont d'importance pour M. Harper que lorsqu'il peut se faire du capital politique sur leur dos?

    Ces coupures touchent également l'aide au logement pour les personnes handicapées, des personnes qui doivent souvent compter sur des aidants naturels, généralement des femmes, qui doivent souvent quitter leur travail pour pouvoir s'occuper d'eux à plein temps.

    M. Harper a également coupé dans la rénovations de logements destinés aux membres des Premières nations, des communauté à très forte natalité mais où les conditions de logement sont souvent déplorables. Certaines communautés n'ont même pas accès à une eau de qualité. M. Harper considère peut-être que ce ne sont pas de vrais citoyens ou encore qu'ils ne participent pas suffisamment aux élections?

    M. Harper a-t-il songé qu'un enfant sur 8 souffre d'asthme avant d'amputer le Programme sur la qualité de l'air de 145 millions de dollars? Peut-on dissocier l'aide aux mères au foyer de la santé de leurs enfants?

    Les citoyens et les citoyennes ne doivent pas se laisser manipuler. Voter ne devrait pas être un acte de foi mais un acte mûrement réfléchi.

    http//dehorsharper.wordpress.com

  • alen - Inscrit 29 mars 2011 09 h 30

    Étonnés..?

    Je ne suis pas du tout étonné, quant à moi, d'une telle promesse. Ça fait des années que tous un chacun gobe ce genre de réthorique. Qui par exemple un milliard de $ croissant sur 6 ans, ce qui veut dire 50 millions cette année. 500 millions dans 6 ans. Quand le gouvernement aura changé de toute façon. En rire, Mesdames, Messieurs... oui, en rire, c'est rire de nous-mêmes. Nous avons simplement atteint ce stade de l'imbécilité!