Le spectre d'une coalition se retourne contre Harper

Le chef du Bloc, Gilles Duceppe, se trouvait à Montréal au deuxième jour de la campagne. On le voit ici au marché Jean-Talon
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le chef du Bloc, Gilles Duceppe, se trouvait à Montréal au deuxième jour de la campagne. On le voit ici au marché Jean-Talon

Il voulait attaquer, mais Stephen Harper s'est retrouvé malgré lui sur la défensive aux premiers jours de la campagne électorale lancée samedi. Le spectre d'une coalition s'est retourné contre le chef conservateur, qui a refusé d'expliquer le sens de la lettre qu'il a signée en 2004 et qui demandait à la gouverneure générale d'examiner toutes les options avant de déclencher des élections en cas de chute du gouvernement Martin.

M. Harper a lancé plusieurs attaques cette fin de semaine contre la «coalition broche à foin» dont rêveraient le Parti libéral, le NPD et le Bloc québécois. Mais il a essuyé autant de rebuffades sur le même sujet.

Hier, la lettre brandie samedi par Gilles Duceppe pour montrer que Stephen Harper avait le premier formulé le souhait de créer une coalition en 2004 a fait dérailler le point de presse du premier ministre sortant. Un dérapage inhabituel dans le camp conservateur, où ces événements sont très encadrés.

Signée par MM. Harper, Layton et Duceppe, la lettre de 2004 soulignait à la gouverneure générale que si une demande de dissolution lui était présentée, elle aurait «la possibilité, en vertu de la Constitution, de consulter les chefs des partis de l'opposition et d'étudier toutes les options avant» de déclencher un scrutin.

Si l'existence et le contenu du document sont connus depuis longtemps — et fréquemment rappelés par Gilles Duceppe —, les tirs nourris de Stephen Harper contre une «coalition illégitime» ont soudainement braqué les projecteurs sur cette lettre.

De passage à Brampton en Ontario, M. Harper a repoussé les accusations d'hypocrisie dirigées contre lui. «Ma position est très claire, a-t-il affirmé. Je ne présentais pas à ce moment [en 2004] une motion de confiance. Et quand je l'ai fait, ce fut pour défaire le gouvernement et forcer une élection, non pas pour le remplacer.»

Les journalistes ont alors tenté de savoir pourquoi M. Harper avait écrit à la gouverneure générale. Il a répété qu'il ne voulait pas remplacer le gouvernement Martin, mais sans expliquer l'objectif de sa démarche. Les questions ont fusé, sans réponse, et la pagaille s'est installée malgré les tentatives des responsables conservateurs pour ramener la discussion à d'autres questions.

Pour corriger le tir, les conservateurs ont envoyé aux médias en après-midi des extraits d'une conférence de presse de septembre 2004 où MM. Duceppe, Layton et Harper disaient ne pas vouloir d'une coalition formelle.

Mais selon Gilles Duceppe, il était tout à fait évident que l'intention de M. Harper en rédigeant sa lettre était bien de prendre les rênes du pays si Paul Martin avait demandé une dissolution rapide du Parlement après son élection minoritaire. Adrienne Clarkson n'aurait eu que deux options le cas échéant, a rappelé hier M. Duceppe: déclencher des élections ou demander à l'opposition de former un gouvernement de coalition.

Or, seul M. Harper pouvait diriger cette coalition, a indiqué M. Duceppe en ironisant sur les dangereux cosignataires «socialiste ou séparatiste». «Quand il nous dit que celui qui est élu deuxième ne peut pas être premier ministre, il ment», a réitéré le chef bloquiste depuis Bois-des-Filion.

Même message en provenance de Colombie-Britannique, où Jack Layton a lui aussi indiqué hier qu'il était «absolument et totalement clair pour [lui] que Stephen Harper essayait de devenir premier ministre même s'il n'avait pas reçu le plus de sièges aux élections», a-t-il dit, cité par The Globe and Mail. «La lettre était écrite de manière à illustrer qu'une telle option était légitime dans les traditions constitutionnelles canadiennes et il n'y avait aucun doute à ce propos.»

Éluder le bilan

Constamment accusé par M. Harper de vouloir relancer la coalition de 2008, Michael Ignatieff a pour sa part affirmé hier que cette question était désormais derrière lui. Samedi, le chef libéral a diffusé une déclaration écrite pour «exclure formellement» tout projet de coalition avec le NPD ou le Bloc québécois. Une coalition est tout à fait légitime dans notre système parlementaire, y indiquait M. Ignatieff, mais c'est selon lui le parti qui obtient le plus de sièges aux élections qui doit former le gouvernement.

En campagne à Montréal hier — il a notamment donné un coup de main au candidat Martin Cauchon dans Outremont avant de tenir un grand rassemblement devant 1200 partisans et la grande majorité de ses candidats québécois en soirée —, M. Ignatieff a indiqué ne pas avoir de problème avec «cette question parce que je l'ai exclue. Celui qui a un problème avec ça, c'est Stephen Harper. C'est lui qui doit expliquer ce qu'il faisait dans une chambre d'hôtel avec M. Layton et M. Duceppe».

Et selon le chef libéral, les attaques répétées du chef conservateur contre ses adversaires sur cette question ne visent qu'une chose: éluder son bilan. «Il soulève la question parce qu'il ne veut pas parler de ses mauvais choix: le gaspillage au G8 et au G20, les 30 milliards pour les avions de chasse, les milliards pour les prisons. Il ne veut pas défendre ses choix.»

Dans un discours présenté depuis un restaurant d'Ahuntsic, M. Ignatieff a répété que les Québécois n'auront au fond qu'un seul choix à faire le 2 mai: les libéraux ou les conservateurs. «De dire qu'on va restreindre M. Harper, qu'on va envoyer un message à M. Harper, c'est ce que vous pouvez faire avec un vote pour le Bloc, a-t-il lancé. Moi, je suis plus ambitieux que ça: je veux remplacer M. Harper. Et nous sommes la seule formation politique qui peut remplacer le gouvernement Harper.» En Ontario, M. Harper a au contraire affirmé que «si les Québécois votent pour le Bloc, ils vont avoir un gouvernement mené par Michael Ignatieff»...

Instabilité

Tant M. Layton que M. Harper ont par ailleurs courtisé hier l'électorat des communautés culturelles et des nouveaux arrivants, respectivement en Colombie-Britannique et en Ontario. M. Harper a usé du thème de la peur pour indiquer à son auditoire que seul un gouvernement majoritaire conservateur permettra au pays une stabilité essentielle dans le contexte mondial tourmenté. «Le Canada va payer un terrible prix», d'un gouvernement non conservateur, a-t-il affirmé. «Ce n'est pas le moment de prendre des risques politiques.»

***

Avec La Presse canadienne

À voir en vidéo