Le Québec n'intéresse pas les partis fédéraux

Le sénateur indépendant Jean-Claude Rivest avec le chef du Bloc québécois Gilles Duceppe en mars 2010.
Photo: Jake Wright - Collaboration spéciale Le sénateur indépendant Jean-Claude Rivest avec le chef du Bloc québécois Gilles Duceppe en mars 2010.

Jean-Claude Rivest est inquiet. Le sénateur indépendant nommé par Brian Mulroney en 1993, ce compagnon d'armes de Robert Bourassa, constate que les Canadiens ne s'intéressent plus au Québec. La réalité québécoise ne fait plus partie du discours des trois grands partis fédéraux. Et au Québec, tant les fédéralistes qui veulent renouveler le régime fédéral que les souverainistes qui veulent en sortir sont en hibernation. Il est loin le temps où le Québec définissait les enjeux politiques au Canada.

«Ce qui me fatigue beaucoup, c'est l'espèce d'inconscience des grands partis fédéraux qui ne s'intéressent plus du tout aux réalités québécoises. Il n'y a pas de discours majeur de la part de Harper, d'Ignatieff ou de Layton qui porte sur la réalité et les problèmes du Québec», a livré Jean-Claude Rivest dans une entrevue au Devoir lundi dernier, avant que les perspectives d'élections fédérales ne se précisent.

Il y a un peu plus d'un mois, à Québec, Jean-Claude Rivest prononçait une allocution, devant les membres de l'Institut québécois d'affaires publiques, sur le thème de l'absence du Québec dans les préoccupations politiques au Canada.

«Le regard de l'opinion publique canadienne sur le Québec est pas mal furtif, distant», notait-il. Certes, «la place que le Québec a occupée, à partir des années 60, dans l'espace politique canadien dépassait probablement l'importance réelle que nous avions», reconnaît-il. Mais aujourd'hui, «il y a vraiment plus qu'une pause, il y a comme un effacement, ce qui est inquiétant pour l'avenir même du Québec».

«À la faveur de la Révolution tranquille, nous sommes passés d'une société traditionnelle, très gentille, relativement docile si on se situe dans la perspective canadienne.» Jean Lesage (Jean-Claude Rivest a été secrétaire particulier du chef libéral de 1967 à 1969 quand celui-ci était dans l'opposition) a doté «l'État du Québec» — selon l'expression qu'il fut le premier à employer à titre de premier ministre du Québec — d'une administration publique moderne qui pouvait traiter d'égal à égal avec les grands mandarins fédéraux. Commençait à se façonner la réalité du Québec d'aujourd'hui, «une identité québécoise particulière, singulière et très déterminée qui est celle d'un peuple, d'une nation».

Si le Québec a réussi à définir l'«agenda» politique au Canada, c'est en raison de trois grandes «démarches», trois grandes «forces» québécoises, résume Jean-Claude Rivest. La première, c'est la démarche du fédéralisme renouvelé, des revendications du Québec défendues par Jean Lesage, Daniel Johnson père et Robert Bourassa.

Le deuxième «grand, immense courant», c'est le mouvement souverainiste, du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) au Parti québécois. «Autant la démarche du Parti libéral du Québec que le mouvement souverainiste véhiculaient à leur manière et avec leur tradition politique les valeurs profondes du Québec, notre identité québécoise», souligne le sénateur.

La troisième de ces forces, elle s'est incarnée par Pierre Elliott Trudeau qui, rejetant tant les transferts de pouvoirs que la souveraineté, a affirmé l'égalité individuelle des droits et instauré le bilinguisme institutionnel. «La conjonction de ces trois éléments a fait en sorte que pour le pauvre Canadien qui vivait à Toronto ou à Saskatoon, c'était toujours les histoires du Québec qui faisaient l'agenda», rappelle Jean-Claude Rivest.

La dynamique politique s'appuyait sur le principe des deux peuples fondateurs, des deux nations, un concept qui apparaît «désuet» aujourd'hui aux yeux des Canadiens. «Le Canada évolue. Les Canadiens anglais, il y en a de moins en moins. Les gens, qui sont arrivés de partout au Canada, n'ont pas cette mémoire, cette connaissance historique de cette réalité.»

Auparavant, dans les congrès des grands partis politiques fédéraux, la présence du Québec se faisait fortement sentir. Ce n'est plus le cas, souligne Jean-Claude Rivest. Le personnel politique chevronné à Ottawa ne connaît pas le Québec. «Je suis sénateur à Ottawa. Je ne connais pas un Québécois au bureau du premier ministre qui sait où est Asbestos ou Matane. Qui appelez-vous si vous avez un problème à régler?» Il n'a plus de Bernard Roy, comme avec Brian Mulroney, ou de Jean Pelletier, comme avec Jean Chrétien.

Certes, les partis fédéraux ont des porte-parole québécois: Steven Blaney pour les conservateurs, Denis Coderre pour les libéraux et Thomas Mulcair pour les néodémocrates. «Ils tirent sur tout ce qui passe. C'est sympathique, mais ce n'est pas une politique.»

Oui, mais il y a le Bloc québécois, entonne-t-on. «Ils gueulent beaucoup contre le Bloc québécois. C'est sûr que le Bloc, ça nous coupe les jambes. Mais si le Bloc existe, c'est parce que les trois autres partis sont nuls», juge Jean-Claude Rivest. Certes, le Bloc est limité à l'activité parlementaire et il n'est pas «le meilleur porteur de ballon». Mais «lorsque les échéances électorales arrivent, les gens disent: "au moins, le Bloc parle de nous. Il a peut-être tous les défauts du monde, mais il a une chose, c'est qu'il parle des réalités québécoises". Il ne le fait pas dans une perspective souverainiste dans 99 % des cas.»

Singulièrement au Québec, les fédéralistes qui prônent le renouvellement du régime politique canadien et les souverainistes se retrouvent dans la même situation. «Autant les partisans de la souveraineté ne veulent pas la faire demain matin, autant les gens qui voudraient restructurer le fédéralisme croient qu'ils n'ont aucune chance de le faire à court terme», fait-il observer. Les tenants des deux courants ont une responsabilité devant le vide politique actuel. «À ne rien demander, à ne pas en parler, à remettre ça dans 15 ans, ça ne peut pas aider à combler le vide que je vois», déplore Jean-Claude Rivest.

«Je souhaite que les politiciens à l'Assemblée nationale redécouvrent l'importance de parler des vraies choses», c'est-à-dire de toutes les facettes du développement du Québec et de son identité. Pour éviter que les Québécois et la francophonie au Canada ne deviennent qu'un élément du multiculturalisme, «il faudra avoir un culte, une passion, une présence, une dévotion pour la défense et la promotion de l'identité québécoise», fait valoir Jean-Claude Rivest.
98 commentaires
  • Michel Simard - Inscrit 24 mars 2011 01 h 28

    Si le Bloc existe...

    ...c'est parce que les Québécois ne se sentent pas dans leur pays au Canada. Il y aura toujours des romantiques jovialistes dépendantistes qui feront l'exégèse du renouvellement du statu quo canadian, qui parlotteront pour faire tenter d'oublier que leur grand timonier libéral-conservateur Charest ne demande rien,ne parle de rien, remet ça aux calendes grecques, et qui essaieront de masquer l'éléphant au milieu de la pièce, à savoir que les Canadians n'en ont rien à cirer des Québécois qui ont décidé par deux fois de leur licher les bottes. Alors, lichez, maintenant, M. Rivest et consort.

  • Normand Paradis - Abonné 24 mars 2011 01 h 53

    Grand vide et inquiétude vaine.

    Le «développement du Québec et de son identité» n'est ni une facette ni une émotion. C'est partie intégrante de notre réalité qui est occulté par les avocat du «fédéralistes renouvelé» car cela n'est plus une option réaliste dans la présente conjoncture. Étant dans l'opposition les souverainistes rongent leur frein et espère remettre leur option à l'ordre du jour. Toute les lois du gouvernement Trudeau avec le rapatriement de la constitution et du gouvernement Chrétien avec la Clarté (de M. Dion) visaient à enchâsser le Québec -de force- dans la présente fédération présenté comme une forme supérieure de gouvernement. Comment pourrait-on vouloir changer ce qui est parfait?
    Peut être faut-il menacer de partir pour recevoir une grande démonstration d'amour à Montréal? En attendant...sauvons le pont Champlain qui arrime Montréal au continent... Rien ne sert de s'inquiéter pour Ottawa M. le sénateur J.C. Rivest. Ayez confiance...durant ce temps le Québec se développe malgré le parti libéral de J. Charest, développe sa spécificité, son caractère unique et distinct. Et la conscience finit toujours par rattraper la réalité. Il faut d'abord être non-dépendant avant de devenir In. Soyons!

  • Michelle Bergeron - Inscrit 24 mars 2011 02 h 45

    Comme vous avez raison Monsieur Rivest


    même j’ajouterais, un certain succès à écraser les québécois suite au fameux plan B avec les astuces utilisés ajouter la perte de communication entre Québécois avec la fermeture de CKAC la bonne façon de tuer un peuple. J’ajouterais que les partis politique subventionner n’ont plus besoin tellement de membre, on représente les groupes de pressions et des vedettes souvent incompétentes qui sont porteurs d’orientation. J’ajouterais aussi que la transmission à la génération suivante n’est pas là. Nous avons des politiciens sans trop de recul, usés par le pouvoir, des partis non renouvelés, une langue de bois, une mondialisation qui étouffe et des médias souvent médiocres qui entrainent une perte de démocratie qui résulte en indifférence. Le temps où le politicien voulaient le mieux pour la population semble terminé, des Lévesque, Parizeau etc. Aujourd’hui on tord le citron, on mousse le sport et au 4 ans on sonne la cloche. Favoriser l’énergie solaire ou géothermique ou le citoyen peut vendre les surplus c’est aussi ça s’enrichir collectivement. Dans bien des municipalités on a fait disparaitre les duplexes, une accessibilité à la propriété plus facile et souvent permet un mélange de génération et de culture encore un exemple qui donne du jus au citron. A voir combien la classe moyenne s’appauvrit et on cherche encore des programme sociaux que bientôt nous n’aurons plus les moyens et ce n’est surtout pas avec des solutions qui affectent nos santés que la province va s’enrichir. Redonner une fiereté au Québécois est contraire aux visions de politiciens opportunismes.
    Michelle R. Bergeron

  • Andre Vallee - Abonné 24 mars 2011 03 h 33

    Le respect?

    Les partis fédéraux se contentent de nous traiter comme des quêteux: péréquation, pension de vieillesse, assurance emploi, ... pas comme une nation qui a la volonté, la capacité, le courage, le talent de s'occuper de toutes ses affaires et de décider elle-même ce qu'elle partage avec ses voisins.
    Pourtant, ce n'est ni le talent, ni les richesses, ni la situation géographique privilégiée... etc.... qui nous manquent.
    On n'a pas à chercher longtemps pour savoir quelle province les USA annexeraient s'ils en avaient la permission.

  • Pierre Lachance - Inscrit 24 mars 2011 04 h 05

    Juste une remarque

    Bonjour
    Les politiciens ne s’intéressent pas aux provinces et leurs habitants leur bien-être, ils s’intéressent seulement au pouvoir et ce cela leur rapporte.
    Le pire c’est que ceux qui veulent l’indépendance du Québec ce servent de ceci pour y arrivé, encore là ce sont des gens de pouvoir qui l’utilisent. La même roue les même gens la même histoire.

    Et nous ???? On chiale par des commentaires que juste nous lisons!
    Merci