Harper demeure inflexible

Stephen Harper<br />
Photo: Agence Reuters Stephen Harper

Ottawa — À ceux qui, comme le chef du NPD, espéraient que le gouvernement conservateur négocie des amendements à son budget afin de se maintenir en poste, le premier ministre a opposé une fin de non-recevoir. Inflexible, Stephen Harper s'est présenté devant les caméras pour inviter ses trois adversaires de l'opposition à reconsidérer leur décision de précipiter le pays en élection. Lui-même ne négociera rien.

«Les partis de l'opposition ont un choix à faire entre deux priorités: leur ambition de déclencher des élections inutiles ou d'importantes mesures pour appuyer les Canadiens et l'économie. Malgré leurs déclarations, les partis d'opposition ont encore la possibilité de faire passer les intérêts des Canadiens en premier. Il n'est pas trop tard pour eux pour reculer», a déclaré M. Harper hier en guise de réponse officielle à la menace électorale qui plane depuis mardi soir.

Le premier ministre a répété à de nombreuses reprises qu'une élection serait «inutile» et qu'elle menacerait la reprise économique. «Notre économie n'est pas un jeu politique. La reprise mondiale demeure fragile. [...] Bien des menaces planent toujours. Dans un monde interconnecté, le tumulte au Moyen-Orient, le désastre au Japon, la dette européenne, la capacité de nos partenaires commerciaux en difficulté d'acheter nos exportations sont autant de difficultés qui mettent en péril les emplois canadiens.»

M. Harper a longuement énuméré les mesures contenues dans le budget 2011 et que les partis d'opposition, par leur vote, empêcheront de se matérialiser. Le premier ministre a seulement répondu à deux questions des journalistes avant de tourner les talons. Il ne s'est pas présenté à la Chambre des communes pour la période de questions. Il a plus tard assisté à Rideau Hall à une cérémonie de sanction royale officialisant l'adoption d'une dizaine de projets de loi gouvernementaux; séance de routine, mais transformée hier en séance de photos.

Loin de reculer, les partis d'opposition ont dévoilé un peu plus leur jeu. Le Parti libéral a confirmé qu'il soumettra au vote demain une motion de défiance stipulant que «la Chambre ne fait plus confiance au gouvernement», et le NPD et le Bloc québécois ont indiqué qu'ils appuieront cette motion. Le gouvernement conservateur sera donc défait demain, mais sur une motion lui reprochant son outrage envers le Parlement plutôt que son budget.

Le premier ministre devra ensuite se rendre à Rideau Hall demander au gouverneur général de dissoudre le Parlement. Aucune règle n'existe quant au délai pouvant s'écouler entre ce vote à la Chambre des communes et cette visite au vice-roi. M. Harper pourrait décider de n'y aller que dimanche, mais pas beaucoup plus tard, disent les experts en procédure. Le scrutin aura lieu, comme prédit depuis janvier, le 2 mai prochain.

Le chef libéral Michael Ignatieff s'est présenté au micro entouré de neuf de ses députés pour expliquer sa décision d'aller aux urnes. «C'est ce qui arrive lorsque vous consacrez 30 milliards de dollars à l'achat d'avions de chasse, que vous consentez 6 milliards en réductions d'impôt pour des entreprises qui n'en ont pas besoin parce qu'elles sont déjà compétitives, a-t-il dit. Il ne vous reste plus d'argent pour investir dans les familles canadiennes.»

M. Ignatieff a écarté les prédictions qu'il formerait une coalition avec Jack Layton si Stephen Harper devait décrocher une autre minorité avec un nombre de députés inférieur à celui combiné des libéraux et des néodémocrates.

«Le choix est clair. Il y a d'un côté une porte bleue. Passez cette porte bleue et vous aurez des avions de chasse. Des prisons. Des réductions d'impôt pour les entreprises qui jouissent déjà d'un taux compétitif. Et les vraies priorités des Canadiens seront misérablement écartées. Puis, il y a une porte rouge. Passez cette porte rouge et vous aurez de la compassion. De la responsabilité fiscale. Et un gouvernement qui se concentre sans relâche sur les priorités des familles canadiennes. Je suis ici pour obtenir un gouvernement libéral. [...] C'est mon seul objectif.»

M. Layton, de son côté, a dit ne pas perdre espoir malgré la fermeture du premier ministre. «Il dit qu'il ne veut pas discuter. Mais moi je demande: "Pourquoi pas?" [...] On a un premier ministre qui ne veut pas travailler avec les autres.»

Contrairement à son adversaire libéral, Jack Layton refuse d'écarter la possibilité d'une coalition postélectorale. Pour parer aux attaques conservatrices, le chef néodémocrate offre un petit cours d'histoire. Il rappelle qu'en 2004, lorsque Paul Martin a été réélu à la tête d'un gouvernement minoritaire, c'est M. Harper qui avait approché ses collègues de l'opposition pour proposer un gouvernement alternatif de coalition avant même que la Chambre ne commence à siéger. «Il avait dit: "Assurons-nous que le gouverneur général comprend que Paul Martin ne devient pas nécessairement premier ministre parce qu'il a obtenu plus de sièges que les autres".»

Le chef bloquiste, Gilles Duceppe, a fait ce même retour sur l'histoire. La fameuse lettre qui était adressée à la gouverneure générale à l'époque, «c'est Harper qui l'a rédigée». «C'est lui qui a jeté les bases théoriques d'une telle coalition!»

M. Duceppe considère comme un prétexte la rhétorique du premier ministre sur l'importance de concentrer l'attention politique sur l'économie. Il rappelle qu'à l'automne 2008, M. Harper avait passé la campagne électorale à nier que le Canada était happé par la crise économique mondiale, accusant même son adversaire libéral en plein débat d'avoir «paniqué». Une fois réélu, rappelle M. Duceppe, M. Harper avait profité de sa mise à jour économique non pas pour proposer des mesures économiques, mais pour couper les vivres aux partis politiques. «En pleine crise, sa préoccupation était de détruire les partis d'opposition plutôt que de parler d'économie.»

M. Duceppe estime que «Stephen Harper demeure inflexible face au Québec» et qu'il «veut des élections à tout prix». Il en aura donc. «Devant cette indifférence face aux intérêts et aux valeurs des Québécois, le Bloc québécois n'aura d'autre choix que de voter contre le gouvernement conservateur à la première occasion.»

À la Chambre des communes, par ailleurs, les débats étaient acrimonieux. Le gouvernement a accusé par exemple Jack Layton de n'avoir pas lu le budget avant de s'y opposer (alors que, à l'instar des journalistes, son parti a passé toute la journée d'hier à l'étudier en huis clos). Le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, s'est enflammé à propos du manque de réalisations du Bloc québécois, «le parti des grosses annonces, petits magasins» qui pratique «l'à-plat-ventrisme industriel». Le député conservateur Bernard Généreux a quant à lui parlé de «la coalition broche à foin» de l'opposition.
10 commentaires
  • Bryan Breguet - Inscrit 24 mars 2011 03 h 39

    Harper veut une élection

    Pas étonnant de voir cela, les sondage (et les projections de sièges: http://2closetocall.blogspot.com (en anglais, désolé)) montrent clairement que les Conservateurs sont proches d'une majorité. Ils ne voulaient jamais faire passer ce budget.

  • Henry Fleury - Inscrit 24 mars 2011 05 h 28

    Élections pièges à cons

    Le plus triste dans tout ça, c'est de constater le grand mépris affiché par les Conservateurs face à la population canadienne, mais principalement envers le Québec dont on ne saurait trop comment qualifier la hargne à son égard, sinon de cancer généralisé. De toute façon, c'est comme si le Québec n'existait pas dans ce cirque dada où seule règne la soif du pouvoir et de l'argent. Boycottons
    les élections. Que le Canada aille à sa perte, c'est la seule solution !

  • Loraine King - Inscrite 24 mars 2011 05 h 39

    Le premier choix

    Si aucun parti n'obtient une majorité, en tant que premier ministre sortant Monsieur Harper garderait le premier choix pour tenter de former un gouvernement, comme on l'a vu avec Gordon Brown au Royaume Uni.

    S'il y a un chef politique susceptible de former une coalition, c'est Stephen Harper, car même deuxième, il demeure premier ministre et peut tenter de chercher des appuis ailleurs, en offrant des postes de ministre. On se souvient qu'il avait été cherché le ministre libéral Emerson quelques jours après le scrutin de 2006. Plus informel qu'une coalition, mais selon les résultats, tout aussi efficace.

    Il est peu probable que Monsieur Harper laisse le pouvoir lui filer entre les doigts sans faire de vagues.

    Parlant de vagues, je félicite la gallerie de la presse parlementaire qui hier a donné un signe d'espoir aux Canadiens que nous avons encore, peut-être, un modicus de liberté de presse. Monsieur Harper n'a pas eu l'air d'aimer ce désordre, lui qui aime diécider qui lui pose des questions et quand.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 24 mars 2011 06 h 37

    Anne, ma sœur Anne

    La formation d’un gouvernement de coalition à Londres pourrait servir de référence à notre classe politique, après le rejet que Michael Ignatieff avait fait de celle que Stéphane Dion avait négocié avec les NPD. Il y a également une référence dans le comportement de la reine, qui pourrait inspirer le gouverneur général, puisque malheureusement nous avons toujours un système politique archaïque, qui nous prive d’un chef d’État canadien autonome, sans plus de liens colonisateurs avec la monarchie britannique.
    Ce qui s’est paése à Londres et qui est du jamais vu depuis plus de 60 ans devrait être à la fois une source d’inspiration pour nos chefs de parti et une référence, puisque nos institutions politiques manquent encore de la pleine autonomie d’un pays souverain adulte.
    Verra-t-on aussi un jour à Ottawa «une nouvelle façon de faire de la politique»? Ce serait ;e moment si S. Harper n’obtient pas le gouvernement majoritaire dont il rêve. Ce qui explique sin actuelle inflexibilité.
    Le parti libéral, dont le chef navigue au radar et commet un nombre de bourdes qui ne contribuent pas à mettre en lumière lson parti, risque tout autant de se retrouver en minoritéal. En fait, on manque d’un leader politique qui voit loin, qui voit grand pour le Canada et pour ses citoyens.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 24 mars 2011 06 h 37

    Anne, ma soeur Anne (suite)

    Hélas, on est comme Anne qui demande à sa sœur si elle ne voit rien venir. Elle ne voit que l’herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie. Nous ne voyons nous, que la grisaille de la politicaillerie qui poudroie à Ottawa, et pas de soleil qui illumine le Parlement et le gouvernement.
    Nous voilà donc mal partis pour un bon moment, à moins que, perdant sa superbe qui ne rapporte rien, Ignatieff s’entende avec J. Layon pour former une coalition emmenée. Cette coalition serait la seule chance de nous sortir du marasme actuel, mais il faudrait que le chef libéral laisse tomber sa vanité qui lui fait croire qu’il va l’emporter, et que les troupes des deux partis veuillent bien suivre le mouvement. Mais comme Anne, nous risquons d’attendre longtemps les deux cavaliers qui viendront nous sauver,
    « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
    Finalement : « Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci, mais ils sont bien loin encore. Dieu soit loué» s'écria-t-elle un moment après, je leur fais signe tant que je puis de se hâter. » Mais ici, qui va faire signe?