Le sort réservé aux entreprises

Ottawa — Le premier ministre Stephen Harper répète que rehausser les impôts des entreprises, comme le suggèrent le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique, freinerait les investissements et nuirait à la reprise économique canadienne. À la veille du dépôt du budget fédéral, au moins un économiste contredit cette lecture de la dynamique économique.

Graphique à l'appui, Éric Pineault, économiste et professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal, démontre que le niveau d'investissement des grandes entreprises canadiennes non bancaires est resté à peu près stable depuis 1980, réduction d'impôt ou pas. Elles investissent l'équivalent d'environ 12 ou 13 % du PIB canadien chaque année. Toutefois, leurs actifs liquides engrangés sont depuis l'an 2000 en constante augmentation et ont atteint 28 % du PIB en 2009.

«Cela veut dire que le niveau d'investissement reste stable quoi qu'on fasse. Cela veut dire que les grandes entreprises ont de l'argent en banque. Cela nous dit que, si les entreprises n'investissent pas, ce n'est pas par manque d'argent. Cela nous dit qu'elles investissent moins que ce qu'elles pourraient», explique M. Pineault.

Le seul élément du contexte ayant changé depuis les années 2000, poursuit M. Pineault, c'est le niveau de taxation des entreprises, qui a constamment diminué. «Cela vient contredire le message qu'on nous sert ces jours-ci que les baisses d'impôt vont se traduire par une augmentation des investissements. Ce n'est pas ce qui se produit. Les baisses d'impôt se traduisent par une augmentation des liquidités engrangées.» Ces liquidités, poursuit-il, sont utilisées pour jouer sur les marchés boursiers et faire de la spéculation.

Le taux d'imposition des grandes entreprises canadiennes est passé de 18 % à 16,5 % en janvier, et sera réduit à 15 % en janvier prochain. Le Parti libéral, qui avait au départ appuyé ces baisses lorsque proposées en 2007, veut désormais les annuler jusqu'à ce que le Canada renoue avec l'encre noire. L'argent dégagé servirait notamment à offrir de nouveaux services aux Canadiens. Le Parti conservateur s'y refuse obstinément.

Alors qu'il était à Québec mercredi, M. Harper a planté le décor d'une éventuelle confrontation électorale. «Ce n'est pas le temps de faire des promesses coûteuses. C'est le temps de baisser nos taxes et nos impôts.» Selon lui, il y aura, d'un côté, ses trois adversaires proposant divers programmes sociaux; de l'autre, le Parti conservateur déterminé à réduire toujours plus les charges fiscales.

M. Harper a laissé planer la possibilité de réduire aussi les impôts des particuliers dans ce budget. Les conservateurs ont l'intention, notamment, d'accorder un crédit d'impôt aux familles dont les enfants pratiquent une activité artistique.

La marge de manoeuvre des conservateurs est toutefois mince, le déficit anticipé pour 2011-2012 s'élevant à près de 30 milliards de dollars. D'ailleurs, la Canadian Taxpayer Federation a ressuscité son horloge de la dette pour rappeler que vendredi matin, à minuit et onze minutes, la dette canadienne a passé le cap des 562,9 milliards, un record historique qui avait été atteint en 1997. «Les 105 milliards de dollars de dette qui avaient été remboursés entre 1997 et 2008 ont été complètement annulés», rappelle l'organisme. Le Canada a renoué avec l'encre rouge sous les conservateurs en 2008-2009, avant même que la crise économique mondiale ne frappe. «La dernière fois que le Canada a affiché des déficits "temporaires", ils ont duré 27 ans», rappelle le CTF.

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