C'est la faute à Vigneault!

Les chanteurs Nelly Furtado et Bryan Adams sur scène lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver de Vancouver il y a un an. Le français avait été presque totalement absent de la cérémonie, situation pour laquelle l’ancien président du comité organisateur, John Furlong, n’accepte aucun blâme.
Photo: Agence Reuters Dylan Martinez Les chanteurs Nelly Furtado et Bryan Adams sur scène lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver de Vancouver il y a un an. Le français avait été presque totalement absent de la cérémonie, situation pour laquelle l’ancien président du comité organisateur, John Furlong, n’accepte aucun blâme.

Ottawa — C'est la faute de Gilles Vigneault. S'il n'avait pas refusé que sa chanson Mon pays soit interprétée lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Vancouver, il n'y aurait pas eu de critiques liées à la présence du français lors de l'événement, affirme aujourd'hui l'ancien président du comité organisateur (COVAN), John Furlong.

Dans un livre tout frais paru (Patriot Hearts), M. Furlong impute ainsi indirectement au poète et chanteur québécois la responsabilité du fiasco linguistique de la cérémonie d'ouverture. Mis à part une chanson interprétée par Garou, le français avait alors été totalement oublié, relégué à des représentations graphiques et à la présence muette de danseurs québécois.

Le ministre du Patrimoine canadien (James Moore), le commissaire aux langues officielles (Graham Fraser) et l'ensemble de la classe politique québécoise et canadienne avaient dénoncé la situation dans les jours suivants.

Un an plus tard, John Furlong règle ses comptes et rejette tout blâme en distribuant lui-même les critiques. Il consacre une bonne dizaine de pages de son livre à cette question qui lui a «fait bouillir le sang».

Le président du COVAN indique donc qu'un «segment spectaculaire» de la cérémonie d'ouverture devait être consacré à Mon pays — ce que Le Devoir avait révélé en février dernier. «Ça aurait été parfait pour l'ouverture parce que c'est une chanson emblématique au Québec et qu'elle traite de l'hiver», explique M. Furlong dans son livre, dont de longs extraits ont été publiés cette fin de semaine dans The Globe and Mail.

Le directeur artistique de la cérémonie «était au courant que c'était aussi une sorte d'hymne pour les nationalistes», dit M. Furlong. «Nous savions que Gilles Vigneault était associé au mouvement séparatiste québécois, mais nous pensions que la chanson enverrait un fort message illustrant comment nous embrassions la culture québécoise. C'était incroyablement important pour nous d'avoir cette chanson.»

Or, Gilles Vigneault a refusé de céder les droits d'utilisation de sa chanson — comme il le fait généralement dans ce type de circonstances. Ou plutôt, il a posé des conditions pour s'assurer que le morceau ne serait pas interprété comme un hommage au pays Canada: il ne voulait pas de feuille d'érable visible lors de la prestation, ni rien qui puisse laisser croire que le texte parle du Canada plutôt que du Québec. En somme: ne pas dénaturer la chanson.

Une «position inflexible comme je n'en avais jamais rencontré», raconte aujourd'hui John Furlong. «De manière évidente, nous n'allions pas accepter ces demandes scandaleuses [outrageous].» Sauf que le COVAN n'avait pas prévu le refus de Gilles Vigneault et qu'il a fallu «improviser» pour trouver autre chose — en l'occurrence, Garou.

«Je n'étais pas content, écrit M. Furlong. Nous tentions de faire tout notre possible pour accorder une place importante au Québec dans les cérémonies, et on se faisait dire que nous ne pouvions pas. J'ai dit à Jean Charest [à qui il avait demandé un coup de main pour convaincre M. Vigneault] que je n'allais pas laisser mon équipe se faire critiquer pour le contenu français parce que nous avions fait tout ce que nous pouvions et que nous avions essuyé une rebuffade.»

Critiques

Dont acte. Toutes les critiques émises dans les jours suivant la cérémonie sont aujourd'hui balayées du revers de la main par M. Furlong. Il n'épargne personne. Quand le chroniqueur de La Presse Réjean Tremblay lui pose une question en français et exige une réponse similaire lors d'une conférence de presse, c'est pour lui une «cheap shot» visant à l'humilier.

Quand Jean Charest critique l'absence du français lors de la cérémonie d'ouverture, c'est par crainte de se faire écorcher par M. Tremblay. Quand Graham Fraser dit qu'il étudiera les plaintes du public et qu'il fera enquête, John Furlong pense qu'il s'agit d'une «blague». Et quand James Moore — que M. Furlong compare à un personnage de la télésérie Mad Men — dénonce lui aussi la situation, il n'en revient simplement pas.

«Il savait la myriade de choses que nous avions faites pour refléter la culture francophone et son influence, écrit-il. Mais il nous est tombé dessus pour l'absence du français lors d'une cérémonie où nous avions tous fraîche en mémoire la mort d'un lugeur géorgien. Son timing était impeccable.» Dans son livre, il associe la sortie de M. Moore à une stratégie électorale pour gagner des votes au Québec.

Injustifiable

Cette version des choses ne fera pas l'unanimité, à en juger par les premières réactions hier. Le commissaire Fraser préparait en fin d'après-midi une réplique «fournie» qui devrait être dévoilée aujourd'hui. Et au Bloc québécois — que John Furlong accuse d'avoir «manqué de classe» en exigeant qu'un courrier officiel du COVAN soit traduit en français, quatre mois après les Jeux —, le critique en matière de langues officielles a qualifié «d'abjecte» la sortie de John Furlong.

«Il tente de justifier l'injustifiable», affirme Richard Nadeau. «Il doit assumer sa responsabilité, et il ne le fait pas. On avait vu venir les problèmes un an avant les Jeux, et ça n'a rien changé. Il n'y a eu que Garou au final.» Selon M. Nadeau, le refus de Gilles Vigneault n'a rien à voir avec le problème. «Ils ont eu sept ans pour préparer les cérémonies. C'est cheap de blâmer M. Vigneault comme ça. Il n'y a pas assez d'artistes au Québec pour le remplacer? Ils ont pris, quoi, 15 minutes pour y penser? La vérité, c'est qu'ils ne se sont pas préoccupés du fait français. Même rendus au moins de juin, ils ne comprenaient pas qu'on demande une lettre en français.»

Le bureau de M. Moore a indiqué hier qu'il ne ferait aucun commentaire sur la question.

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