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Onze Églises chrétiennes semoncent Harper

La prison de Sainte-Anne-des-Plaines<br />
Photo: La Presse canadienne (photo) - archives La prison de Sainte-Anne-des-Plaines

Ottawa — Quel sort Jésus réserverait-il aux criminels modernes? Les enverrait-il moisir derrière les barreaux plus longtemps ou chercherait-il à les réinsérer dans la société? Un regroupement des 11 plus importantes Églises chrétiennes au pays mise sur la seconde option et invite maintenant le gouvernement conservateur de Stephen Harper à modifier sa trajectoire en matière de justice criminelle.

Le Conseil des églises pour la justice et la criminologie (CEJC) regroupe depuis 39 ans 11 Églises du Canada et vise à adopter des positions communes sur la justice criminelle dans une perspective chrétienne. La Conférence des évêques catholiques du Canada en fait partie, tout comme l'Église anglicane du Canada, les Églises évangéliques luthériennes, l'Église unie, l'Armée du Salut. Ce groupe estime que l'incarcération des criminels pour des durées de plus en plus longues, comme le propose le gouvernement conservateur à Ottawa, ne sert ni les victimes ni les délinquants. Il lance donc une campagne de sensibilisation de ses fidèles.

Le CEJC a ainsi envoyé à Stephen Harper en octobre dernier une lettre rédigée dans un langage sans détour. «L'intention manifestée par le gouvernement du Canada et vous-même d'accroître considérablement les investissements dans la construction de nouvelles prisons me cause la plus vive préoccupation», écrit monseigneur Gary Gordon, l'évêque ponens responsable de ces questions pour la Conférence des évêques catholiques du Canada. «Les propositions de nouvelles lois fédérales auront pour effet d'envoyer en prison plus de Canadiens et pour des périodes plus longues, une stratégie qui a constamment démontré qu'elle ne dissuadait pas le crime et n'aidait pas non plus les victimes. [...] Ces délinquants sont, dans une proportion démesurée, pauvres et mal formés à l'apprentissage, et ils appartiennent aux groupes sociaux les plus désavantagés et les plus marginalisés. Ils ont besoin de soins, de services de santé, d'éducation, d'aide à l'emploi et au logement, toutes mesures moins onéreuses et plus humaines que l'incarcération.»

L'évêque de Whitehorse explique le fondement religieux de l'approche du CEJC. «La vision de la justice que nous trouvons dans les Saintes Écritures est profonde. Nous sommes appelés à être des personnes en relation les unes avec les autres en dépit de nos conflits et de nos péchés, et à redevenir, grâce à l'ingénieuse créativité de l'Esprit de Dieu, une communauté d'alliances. Comment cela pourrait-il se réaliser si nous excluons automatiquement ceux que nous étiquetons comme "criminels" et si nous nous coupons d'eux?»

En entrevue avec Le Devoir, le président du CECJ, Laurent Champagne, explique que le but de cette sortie est de provoquer un débat et une réflexion au sein des diverses Églises du pays et d'inciter les fidèles à réfléchir davantage à la question. «On a demandé à nos églises et leurs dirigeants de faire campagne auprès de la population en général.» Il estime que le débat n'a pas lieu à l'heure actuelle parce que le gouvernement est convaincu que d'envoyer plus de gens plus longtemps est la solution pour assurer des communautés sécuritaires et que «l'opposition au gouvernement prône le statu quo parce qu'il n'y a pas beaucoup de capital politique à se faire en n'étant pas "tough on crime". Il y a même des dirigeants d'Église qui n'osent pas se prononcer sur l'importance de la réinsertion des détenus».

Les Églises membres du CECJ ont entendu la consigne et ont par la suite envoyé leurs propres lettres au gouvernement. Les Églises évangéliques luthériennes du Canada, par exemple, ont ainsi interpellé à leur tour le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, le mois dernier. «Notre Église appuie une vision de justice réparatrice, écrit la révérende Susan Johnson. Autant pour des raisons morales que pratiques, la société devrait se préoccuper non seulement de la durée d'incarcération des prisonniers, mais de leur caractère lorsqu'ils quittent la prison. [...] Chaque personne est faite à l'image de Dieu et a reçu le don de dignité.»

La clientèle cible?

Cette sortie est d'autant plus significative que le Parti conservateur jouit de l'appui important d'une clientèle très pieuse au Canada. Cela pourrait-il lui nuire? Laurent Champagne insiste: «Le but n'est pas d'être pour ou contre un gouvernement, mais de faire comprendre qu'il y a autre chose que la prison.»

Christina Guest, de l'Église anglicane, explique que l'approche est politique seulement dans la mesure où elle vise à faire participer les gens au débat à l'échelle locale. «Nous ne prétendons pas parler au nom de tous les chrétiens, insiste-t-elle. Mais nous contestons une approche que nous croyons nuisible tant pour les victimes que les criminels.»

Le Conseil des Églises pour la justice et la criminologie a aussi placé un document de réflexion sur son site Internet, intitulé La justice pénale à la croisée des chemins. «Jésus ne faisait pas seulement prononcer des mots pieux. Il a aussi fait des actes audacieux, y lit-on. Il n'est pas suffisant de vouloir faire le bien si nous continuons à faire le mal par ignorance et aveuglement.» Et de citer les Évangiles: «Ne vous vengez pas vous-mêmes... Ne te laisse pas vaincre par le mal. Sois au contraire le vainqueur du mal par le bien.» (Romains 12) 
18 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 28 janvier 2011 06 h 33

    Bon courage...

    Très courageuse prise de position des dirigeants des principales Églises du Canada. Cette position qui évite le simplisme du "tough on crime" non seulement ne sera pas populaire politiquement, elle ne sera pas populaire non plus chez un grand nombre de fidèles de ces Églises. Et pourtant il faut résister maintenant et toujours au discours des conservateurs qui par certains détours tentent même de remettre sur le tapis un débat sur la peine de mort qui pourtant semblait réglé depuis longtemps.

  • Roland Berger - Inscrit 28 janvier 2011 07 h 16

    Mal inspiré

    Le Conseil des Églises pour la justice et la criminologie est mal inspiré. Seul Harper bénéficie de la vérité du Très-Haut. J'ai hâte de voir éclater la vérité. Saint Stephen, priez pour vous !
    Roland Berger

  • Jeannot Vachon - Inscrit 28 janvier 2011 08 h 40

    Le message chrétien parle de pardon et non de vengeance


    Voilà qui est rafraichissant. On entend souvent des commentaires qui font l’amalgame du parti Conservateur avec la « droite religieuse ». Mais la chrétienté, ce n’est pas la droite. Bien au contraire. Le message chrétien est un message d’amour et de pardon. C’est à l’exact opposé de l’attitude du gouvernement Harper qui construit son système de justice sur la répression et sur la vengeance.

    Des milliards et des milliards seront investis pour 2 motifs : venger les victimes et châtier les péchés des criminels. On va séparer les bons des méchants. Le ciel pour les uns, l’enfer pour les autres. Mais une fois rendu en enfer, y’a-t-il un retour pour le criminel? Ne devient-il pas une partie intégrante du système criminel, éloigné à jamais de la bonne société?

    Imaginez que votre enfant commet une erreur de jeunesse, avant même sa majorité et qu’on l’envoie de 5 à 10 ans dans un pénitencier au milieu de criminels endurcis. Quelle chance de réhabilitation lui donnez-vous après ça?

    Les victimes seront bien contentes. Les citoyens se sentiront protégés : on a enfermé un méchant criminel pendant une longue période. Mais une fois sorti, ce n’est plus un enfant. C’est un dur, un vrai. Il a eu de bons profs de l’université du crime. Tenez-vous bien les citoyens craintifs. La carrière de ce diplômé risque d’être longue et sans pitié par la suite

  • France Marcotte - Abonnée 28 janvier 2011 08 h 47

    Un impondérable

    Cette sortie me semble bien intéressante. La droite se nourrit d'une base militante religieuse qui n'est pas souvent confrontée à ses contradictions. "La vision de la justice que nous trouvons dans les Saintes Écritures est profonde. Nous sommes appelés à être des personnes en relation les unes avec les autres en dépit de nos conflits et de nos péchés, et à redevenir, grâce à l'ingénieuse créativité de l'Esprit de Dieu, une communauté d'alliances", dit le CEJC. Si ces mots ne sont pas que des voeux pieux, il faut qu'ils aient une incidence dans la réalité.
    Cette sortie est d'autant plus significative que le Parti conservateur jouit de l'appui important d'une clientèle très pieuse au Canada. Voilà à mon avis un surprenant et important écueil pour la lancée conservatrice que même M.Harper n'aurait pu prévoir.

  • Franfeluche - Abonné 28 janvier 2011 11 h 19

    Bravo !

    Je peux comprendre les sentiments de ceux et celles qui sont victimes d'actes criminels. Je peux également comprendre que nous, les citoyens, voulions être protégés de ces actes. La question est de savoir si la punition que ce soit de lourdes peines d'emprisonnement et la peine de mort, va faire en sorte que les criminels vont y penser deux fois avant d'agir.

    Si je me fie à ce qui se passe aux États-Unis au niveau de la criminalité où, justement, on emprisonne allègrement ( 2 millions d'américains ) et où, dans plusieurs états, la peine de mort existe encore, les résultats sont loin d'être concluants. Il faut dire que, dans ce pays, les prisons sont devenus une occasion d'affaires puisque plusieurs d'entre elles appartiennent au privé. On a donc intérêt à les remplir.

    En conséquence, au lieu de centrer nos efforts et notre argent principalement sur l'emprisonnement, ne serait-il pas plus rentable et efficace de s'occuper des causes de la criminalité, notamment de la pauvreté.