Cinq ans de pouvoir minoritaire - Le survivant

Stephen Harper
Photo: Agence Reuters Stephen Harper

Le 23 janvier 2006, Stephen Harper prenait le pouvoir à Ottawa. Cinq ans plus tard, l'heure est au bilan. Et au questionnement: quel héritage laisse ce premier ministre qui bat des records de longévité? Plutôt mince, estiment les experts. Le Devoir revient aujourd'hui sur ce quinquennat.

Ottawa — Comme l'homme politique français Talleyrand, Stephen Harper peut revendiquer au moins une chose: il a «survécu». Politicien d'une rare habileté, Talleyrand a fait son chemin aux XVIIIe et XIXe siècles à travers tous les bouleversements politiques vécus en France. Ancien Régime, Révolution, Directoire, Consulat, Premier Empire, Talleyrand était là, imperturbable aux mouvances. Fidèle au poste, caméléon.

Quand on lui demande quel héritage a bâti Stephen Harper entre 2006 et 2011, Philip Resnick pense ainsi spontanément à Talleyrand. «Parce que le principal héritage de M. Harper après cinq ans, c'est d'avoir duré aussi longtemps», dit le politologue de la University of British Columbia (UBC) en parlant de l'homme qui vient de battre le record de longévité pour un premier ministre à la tête d'un gouvernement minoritaire — Lester B. Pearson détenait la précédente marque, établie entre 1963 et 1968.

«Mais à part cette habileté à manoeuvrer et à durer, le bilan est mince, ajoute M. Resnick. Il n'y a pas d'empreinte majeure, pas de grands projets comme ceux de l'époque Mulroney — le libre-échange, le dialogue constitutionnel. On ne voit rien de ça ici, plutôt une série de petites mesures.» Son verdict est sévère: «Non, ce n'est pas un grand premier ministre.»

«Il n'a été ni très inspirant, ni hautement apprécié», ajoute Antonia Maioni, directrice de l'Institut d'études canadiennes de McGill. «Le contexte minoritaire n'a pas aidé, d'accord. Mais au-delà de ça: est-ce que Stephen Harper est un homme de grands projets? Un homme de vision? Je ne sais pas, parce qu'on n'a rien vu en ce sens.»

Stephen Harper est pourtant arrivé au 24, rue Sussex avec un plan ambitieux. Faire du conservatisme social et économique la philosophie naturelle des futurs gouvernements canadiens. Redéfinir la manière de faire de la politique à Ottawa. Il promettait de la transparence, de l'ouverture, des allégements fiscaux, un renforcement de la loi et l'ordre.

Après cinq ans, le bilan est ambigu. Plutôt qu'à la transparence et à l'ouverture, le gouvernement est associé à une culture du secret et du contrôle. Il est passé maître dans l'art de la «politique de la division», où les débats sont immédiatement polarisés et les attaques, sans pitié. Son activité législative est minimale, ralentie par les prorogations: les journalistes de la colline qui ont connu les années Trudeau, Mulroney ou Chrétien s'étonnent à chaque fin de session de la minceur du menu présenté.

Contexte

Ce bilan en demi-teinte s'explique facilement, selon Frédéric Boily, politologue à l'Université de l'Alberta. «Stephen Harper est arrivé à Ottawa avec une pensée politique assez développée, dit-il. Mais le penseur politique, celui qui a réussi le grand coup d'unifier la droite et de lui donner un programme clair, a rapidement dû faire face à la réalité et aux difficultés du pouvoir.»

Ce qui a forcé Stephen Harper à quelques acrobaties et contradictions. Lui qui voulait réduire la capacité d'action de l'État a certes posé les bases du projet en diminuant la TPS et l'impôt des sociétés. Mais il a aussi dû réagir à la crise économique (sous la pression des partis d'opposition) et accoucher d'un plan de relance interventionniste de 48 milliards. Résultat des deux opérations: un déficit record qui ne sera pas résorbé avant 2016.

Lui qui annonçait une gestion rigoureuse des finances de l'État a investi des dizaines de millions pour promouvoir et justifier ce même plan de relance, et près de 1 milliard pour trois jours de sommets internationaux à Toronto et Muskoka.

Lui qui promettait une réforme du Sénat a nommé dans l'attente des dizaines de sénateurs conservateurs qui contrôlent maintenant la Chambre haute et n'hésitent pas à rejeter les projets de loi adoptés par les élus des Communes (C-311, sur les changements climatiques).

«Stephen Harper a compris qu'il doit composer avec la réalité pragmatique du Canada et de l'exercice du pouvoir, pense Philip Resnick. Il a saisi que le pouvoir vaut bien des sacrifices, et qu'il ne peut gouverner tout à droite un pays qui est plus au centre que sa formation.»

Mais encore: selon lui, le premier ministre est un «homme à deux visages. Il y a un côté dur et idéologique, extrêmement partisan, et un côté plus nuancé de grand stratège, que l'on voit plus à cause du contexte de gouvernement minoritaire. Il sait qu'il doit plaire à sa base, mais aussi mettre de l'eau dans son vin pour satisfaire une partie de l'opposition».

Cela dit, certains estiment que l'on surévalue les qualités de stratège de M. Harper. Son quinquennat a été marqué de controverses nées d'une mauvaise lecture des attentes de la population, rappelle Frédéric Boily: le recensement l'été dernier; les coupes en culture ou la crise de la coalition en 2008; la question de l'avortement avant le sommet du G8. Comme le notait un confrère anglophone cette semaine, Stephen Harper est un tacticien brillant... sauf quand il ne l'est pas — et que l'idéologie prend le pas.

Méfiance

Résultat: après cinq ans de gouvernement Harper, la population demeure méfiante à l'égard des conservateurs. Les sondages indiquent que le parti récolte environ le tiers des intentions de vote au pays. Assez pour se maintenir au pouvoir, mais pas suffisant pour obtenir une majorité.

«Je crois que les Canadiens sont plus à l'aise avec ce gouvernement» en 2011 qu'en 2006, a indiqué Stephen Harper à la CBC cette semaine. Il estime avoir fait la preuve que son gouvernement est responsable et concentré, et qu'il n'est pas le radical dépeint par l'opposition.

Peut-être, répond Antonia Maioni. Mais elle se dit convaincue qu'il y aura beaucoup de résistance tant que Stephen Harper ne jouera pas franc-jeu. «On sait bien qu'il y a une stratégie derrière tout ce qu'il fait. C'est comme un jeu d'échecs. Il y a un programme, mais on ne sait pas précisément ce qu'il est. Il le distille goutte à goutte, derrière des portes closes. Il ne communique pas largement et le public est incapable de saisir quelle est la "big picture".»

Alors, le doute demeure: et si Stephen Harper cachait un «Mr. Hyde» politique dans sa manche?

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