Les fuites de WikiLeaks - Espionnage de diplomates à Ottawa: Cannon n'est pas inquiet

Lawrence Cannon<br />
Photo: Lawrence Cannon

Ottawa — Le ministre canadien des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, ne s'inquiète pas outre mesure du fait que les diplomates, canadiens ou étrangers, en poste à Ottawa aient pu faire l'objet d'espionnage de la part de leurs homologues américains. Il estime que la consigne émanant de la secrétaire d'État, Hillary Clinton, ne doit pas être comprise comme une politique formelle. Le premier câble canadien dévoilé lève par ailleurs le voile sur le mépris des services secrets canadiens pour les préoccupations des droits de la personne dans la lutte contre le terrorisme.

«Non, je ne suis pas préoccupé», a déclaré hier le ministre Cannon au cours d'un point de presse. «Il s'agit d'informations brutes. Ce n'est pas la base d'une politique étrangère. [...] Il ne faut pas faire des hypothèses, analyser cela.»

Le site WikiLeaks n'a pas fini de révéler ses secrets. Hier soir, à peine 278 des quelque 251 287 câbles diplomatiques américains en possession du site de dénonciation avaient été affichés. Le premier de 2421 concernant le Canada a été publié en soirée. Il s'agit d'un compte rendu d'une rencontre tenue en juillet 2008 entre Eliot Cohen, conseiller du State Department à l'ambassade américaine, et Jim Judd, le grand patron des services secrets canadiens, le SCRS. Ce compte rendu ouvre une fenêtre fascinante sur l'état d'esprit de M. Judd et révèle à quel point il ne tient pas en haute estime les juges et les groupes de pression militant pour le respect des droits de la personne dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

«Le directeur Judd attribue aux Canadiens et à leurs tribunaux une vision du monde digne d'Alice au pays des merveilles et reproche aux juges d'avoir lié les mains du SCRS, rendant encore plus difficiles la détection et la prévention des attaques terroristes au Canada et à l'étranger.»

Jim Judd se serait plaint d'un accroissement des causes judiciaires reliées à la lutte contre le terrorisme en voie de devenir une «distraction». M. Judd se serait alors «moqué avec mépris des récents jugements [...] qui interdisent aux autorités canadiennes l'utilisation d'information qui pourrait avoir été obtenue sous la torture». Jim Judd aurait félicité le premier ministre Stephen Harper pour sa capacité à faire fi de ces critiques et à aller de l'avant avec des mesures «du gros bon sens».

Le cas d'Omar Khadr y est abordé. On attend alors la diffusion prochaine du vidéo de l'interrogatoire du jeune homme. M. Judd aurait prédit qu'«on y verrait probablement trois adultes canadiens en train d'interroger un enfant qui s'effondre en larmes. Il prédit que ces images provoqueraient une réaction épidermique anti-américaine et porteraient à son paroxysme l'outrage moral, une spécialité toute canadienne».

Parmi les documents déjà diffusés, on retrouve plusieurs consignes envoyées par la secrétaire d'État américaine demandant aux diplomates de recueillir des informations très personnelles et biométriques sur leurs homologues étrangers. Ainsi, un des câbles, daté du 31 juillet 2009, demande de consigner les informations à propos des systèmes de communication des diplomates locaux: les mesures de sécurité, les mots de passe, les codes de cryptage ou encore les protocoles de voix sur réseau IP (VoIP) de même que les numéros de téléphone. Cette consigne a été envoyée à 30 ambassades, dont celle à Ottawa, ainsi qu'à Genève et à l'ONU notamment.

Un autre câble, daté du même jour et envoyé aussi à Ottawa, demande les informations biographiques et biométriques des diplomates nord-coréens, chinois, cubains, égyptiens, indiens, indonésiens, malaisiens, pakistanais, sud-africains, soudanais, ougandais, sénégalais et syriens, de ceux représentant les membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, des interlocuteurs du dossier de contrôle des armes et même du directeur général de l'Organisation mondiale de la santé.

Un autre encore, envoyé celui-là le 16 avril 2009 à quatre pays africains (Ouganda, République démocratique du Congo, Rwanda et Burundi), demande des informations concernant les leaders locaux. «Les données devraient aussi inclure l'adresse courriel, les numéros de téléphone et de télécopieur, les empreintes digitales, les images faciales, l'ADN et des scans d'iris.»

D'autres câbles demandent encore de trouver les numéros de carte de crédit des ambassadeurs ou encore leur numéro de carte fidélité aérienne. Le ministre Lawrence Cannon n'a pas voulu dire s'il considérait de telles consignes comme appropriées ou non. «Ce sont des documents américains, alors je laisserai les Américains répondre à ces questions», a-t-il dit. Il n'a pas voulu dire non plus s'il savait que des diplomates américains basés au Canada s'étaient affairés à recueillir innocemment des numéros de cartes de crédit ou autres informations sur les diplomates basés ici.

Le critique libéral en matière d'Affaires étrangères, Bob Rae, n'a pas été aussi timide. «Non, ce n'est pas normal. Ce n'est pas le travail normal d'un diplomate et ce n'est pas quelque chose qu'on veut voir au sein d'un pays souverain comme le Canada, et ce n'est pas apprécié, pas du tout.»

M. Cannon a expliqué ne pas savoir avec exactitude quels documents concernant le Canada se retrouvent entre les mains de WikiLeaks. «Je ne crois pas qu'il y a matière à inquiétude nationale», dit-il. Il n'en trouve pas moins cette fuite «déplorable».

Des échanges en période-clé

On ignore encore quels autres documents impliquant le Canada seront divulgués, mais on peut deviner leur contenu en constatant à quelle période ils ont été écrits. Ainsi, le quotidien Der Spiegel a produit une carte géographique indiquant avec précision combien de câbles ont émané chaque mois d'une ville donnée. On y voit donc que la période la plus faste d'échanges entre les ambassades et consulats américains au Canada et Washington se situe en juin 2005. Pas moins de 76 communications ont été envoyées ce mois-là. À cette époque, la Convention sur la diversité culturelle, appuyée par le Canada mais conspuée par les États-Unis, a été adoptée. Le gouvernement de Paul Martin se précipitait pour faire adopter la loi légalisant les mariages gais. Et le chef bloquiste Gilles Duceppe songeait à quitter Ottawa pour briguer la direction péquiste.

Autre période faste d'échange, celle de décembre 2005 et janvier 2006. Le Canada était en pleine campagne électorale, et le Parti libéral, en voie de perdre le pouvoir qu'il détenait depuis 13 ans. Les diplomates américains écrivent alors, pendant ces deux mois, 72 fois à la maison mère. En novembre et décembre 2008, alors qu'une coalition se profile à l'horizon pour remplacer le gouvernement et que Stephen Harper proroge le Parlement pour s'éviter une motion de censure fatidique, les Américains écrivent 85 fois à Washington.

Enfin, en février et en mars 2003, quand le Canada hésite puis se refuse à suivre les États-Unis dans sa guerre en Irak, 84 câbles diplomatiques sont envoyés.
2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 30 novembre 2010 09 h 17

    SCRS

    Le Canada, «plusse meilleur» pays du monde, a le «plusse meilleur» système de justice au monde; point à la ligne.
    Notre gouvernement fédéral doit remettre le SCRS dans le droit chemin!

  • Roland Berger - Inscrit 30 novembre 2010 13 h 56

    Cher Lawrence

    Monsieur Cannon avoue ne pas savoir ce qui concerne le Canada dans ces fuites et, du même souffle, affirme qu'il n'est pas inquiet. Comme quoi l'ignorance réelle ou feinte est une des meilleures armes de la politique.
    Roland Berger