Retombées économiques du F-35 - Le Pentagone est moins optimiste que le gouvernement Harper

Une motion libérale réclamera aujourd’hui un appel d’offres pour l’achat de nouveaux chasseurs.<br />
Photo: Agence Reuters Tom Reynolds/Lockheed Martin Corp Une motion libérale réclamera aujourd’hui un appel d’offres pour l’achat de nouveaux chasseurs.

Le gouvernement Harper affirme que sa décision d'acheter l'avion de combat F-35 permettra des retombées économiques pouvant atteindre 12 milliards de dollars pour les entreprises canadiennes. Or, un document du gouvernement américain, obtenu par Le Devoir, estime plutôt ces retombées à 3,9 milliards de dollars, avec la possibilité d'atteindre un sommet de 6,3 milliards, soit beaucoup moins que les chiffres du gouvernement.

L'achat controversé de 65 avions F-35 de la multinationale Lockheed Martin pour remplacer les CF-18 vieillissants s'est transformé en bagarre politique à Ottawa, alors que le processus d'acquisition sans appel d'offres a soulevé la colère des partis d'opposition.

Une motion du Parti libéral du Canada (PLC) sera d'ailleurs votée aux Communes aujourd'hui pour demander au gouvernement de revenir sur sa décision et de lancer un appel d'offres.

Depuis septembre, les ministres du gouvernement Harper parcourent le pays afin de souligner que les entreprises canadiennes vont profiter des retombées économiques liées au F-35. Encore jeudi dernier, le ministre de l'Industrie, Tony Clement, a affirmé que le programme Joint Strike Fighter F-35 permettra aux entreprises canadiennes «des occasions éventuelles d'effectuer des travaux sur la plateforme du nouvel appareil, lesquelles sont estimées à 12 milliards de dollars», a-t-il dit. Lockheed Martin prévoit vendre plus de 2600 appareils F-35 au cours des trois prochaines décennies.

Or, selon un document du Pentagone, aux États-Unis, ces 12 milliards de dollars au Canada paraissent trop élevés. Dans une analyse de 174 pages intitulée JSF International Industrial Participation: a Study of Country Approaches and Financial Impacts on Foreign Suppliers, le département américain de la Défense étudie les retombées économiques potentielles pour chacun des neuf pays partenaires de ce programme.

Le document consacre huit pages au Canada, qui a décidé d'investir dans ce projet dès 1997, sans toutefois avoir l'obligation d'acheter l'appareil. Ottawa a alors promis une somme de 740 millions sur 40 ans pour permettre à ses entreprises aérospatiales d'obtenir des contrats liés au développement du F-35. L'analyse américaine a été produite à la fin 2003, soit deux ans après le lancement officiel du programme par Lockheed Martin. Le document est disponible sur notre site Internet.

On y apprend que le gouvernement canadien lui-même estimait les retombées économiques à moins de 6 milliards de dollars. «Considérant les contrats actuellement en compétition, les futures ententes et les contrats de sous-traitance à venir entre 2002 et 2026, l'équipe du Joint Strike Fighter au sein du gouvernement du Canada estime le potentiel des retombées économiques pour ses entreprises entre 4,4 et 6,3 milliards de dollars durant la vie complète du programme. Notre estimation est toutefois de 3,9 milliards», peut-on lire en page 50.

Le Pentagone écrit que les entreprises canadiennes devraient remporter des contrats d'une valeur de 1,093 milliard entre 2002 et 2011, et 2,817 milliards entre 2012 et 2026. Des chiffres qui semblent pour l'instant conformes à la réalité, puisque les récentes déclarations des ministres conservateurs affirment que les entreprises canadiennes ont obtenu des contrats d'une valeur totale de 350 millions de dollars jusqu'à présent.

Aux pages 6 et 11 du document, on constate qu'Ottawa avait prévenu les États-Unis que la participation du Canada était strictement «économique» et qu'un appel d'offres allait suivre pour déterminer si le F-35 est le meilleur appareil pour remplacer les CF-18 du Canada.

Des chiffres gonflés?


Le gouvernement Harper a-t-il gonflé les retombées économiques possibles? C'est probable, affirme Alan Williams, qui a été sous-ministre responsable des acquisitions au ministère de la Défense entre 1999 et 2005. «Même si vous dites qu'il s'agit d'un potentiel de 12 milliards de dollars, nous n'allons pas remporter tous les contrats! Peut-être que nous en remportons le tiers, peut-être 40 %, vous parlez alors de 4 à 6 milliards de dollars», a-t-il dit lors de sa comparution devant le comité de la défense, à Ottawa, le 7 octobre dernier.

Philippe Lagassé, spécialiste des achats militaires à l'Université d'Ottawa, à qui nous avons soumis le document du Pentagone, affirme que le bras de fer politique peut jouer un rôle dans la rhétorique du gouvernement. «C'est un dossier très politique, et c'est possible qu'on surestime des chiffres pour faire passer la pilule. Mais on ne sait pas si Lockheed Martin a dit au gouvernement canadien que ses entreprises obtiendraient plus de contrats s'il promet d'acheter l'avion maintenant.»

Le bureau du ministre de l'Industrie, Tony Clement, n'a pas rappelé Le Devoir hier. Tout comme ses fonctionnaires, à qui nous avons demandé d'expliquer comment Ottawa arrive au chiffre de 12 milliards de dollars.

À l'Association canadienne de l'industrie aérospatiale, un organisme en faveur du F-35, on affirme ne pas avoir contribué à l'évaluation des retombées économiques. Par contre, son président, Claude Lajeunesse, a affirmé au Devoir hier que ce chiffre de 12 milliards est «de plus en plus réaliste». «Nos membres affirment que ça va bien et qu'on signe des contrats à long terme. Est-ce qu'on va atteindre 12 milliards? Je ne sais pas. Mais on est confiant que les retombées au Canada sont importantes. Le fait que le Canada achète le F-35 aide à nous ouvrir des portes», dit-il.
  

7 commentaires
  • Jean-Claude Archetto - Inscrit 23 novembre 2010 07 h 11

    Une marionnette des lobbies.

    Qui croit encore en l'honneteté du gouvernement conservateur? Harper est un employé des lobbies des armes et du pétrole qu'un concours de circonstances a porté au pouvoir .
    Il fait essentiellement le travail de désinformation et de détourmement de fonds publics exigés par ses maitres.

    Pendant que la planète change de paradigme et tend à remplaçer les énergies fossiles par des énergies vertes, notre arriéré premier ministre fait la bataille d'arrière garde des pétrolières et des marchands d'armes.

    S'il avait investit la moitié de notre argent qu'il engouffre dans le militaire depuis son arrivée au pouvoir, dans des programmes visant à doter les grandes villes canadiennes de réseaux de transports en communs fiables, il aurait créé des centaines d'emplois au pays et amorçé un virage dans la diminution de nos émissions de gaz à effets de serre.
    Ça ne l'interresse pas, ce n'est pas pour les Canadiens qu'il travaille mais pour ceux qui garnissent sa caisse électorale et lui permettent de se pavaner partout dans le monde en nous faisant honte.

  • dojinho - Inscrit 23 novembre 2010 08 h 21

    "Trickle-down economics"

    On espère nous faire avaler la pilule de cette énorme dépense en affirmant que les retombées économiques seront intéressantes pour les canadiens : ce genre de discours - trickle-down economics - est une supercherie fabuleuse. "Investir" dans l'armement pour créer de l'emploi est absolument ridicule car on ne produit rien pour la société et l'énorme part de notre argent bénéficie aux Ultra-riches. À l'instar de M. Vincent (commentaire de 07h11) je crois que si on voulait vraiment générer de l'emploi on investirait dans des projets de société, ce qui ne manque pas : transport en commun, énergie verte, efficacité énergétique, logements sociaux, éducation post-seondaire, recherche, etc.

    M. Harper montre encore une fois à quel point lui et son parti sont fourbes et malhonnêtes.

  • Guy LeVasseur - Abonné 23 novembre 2010 08 h 40

    Et déjà de micro fissures !?!?!


    Sur le plan technologique le F-35 vient encore de subir un sérieux revers :

    Parmi les 14 prototypes de F-35 actuellement actifs, 8 x F-35 servent pour les essais en vol et 6 x F-35 sont des cellules d'essais utilisées pour simuler au sol, à l'aide d'équipements d'usure spécifiques, l'équivalent de la fatigue structurelle des avions et des heures de vol de la carrière complète d'un avion.

    Hors on a récemment décelé sur une ces cellule de F-35 d'essais de fatigue au sol, des micro fissures sur la structure centrale de l'avion qui assure le lien entre le fuselage et les ailes.

    Ces micro fissures ont été décelées après seulement 1,500 heures de vol simulées alors que ce type de fissures devraient normalement ne pas apparaitre avant 8,000 heures de vol.

    L'information qui date du 18 novembre dernier est disponible ici :

    http://www.defense-aerospace.com/article-view/rele

  • Gilbert Talbot - Abonné 23 novembre 2010 09 h 46

    Pourquoi des F-35 ?

    Si le Canada se contentera de former les militaires afghans après 2011, pourquoi a-t-il besoin de f-35 ? Peut-être que c'est juste pour obtenir des contrats pour ces grosses compagnies voraces de l'aérospatiale. «Ça crée des emplois1». On l'entend partout celle-là, mais on ne se demande pas quel genre d'emploi il faut créer pour mieux développer notre pays. Entre créer des emplois de morts et créer des emplois de vie, je préfèrerais que mon gouvernement investisse ses milliards dans la protection de l'environnement plutôt que dans des avions de guerre.

  • François Dugal - Inscrit 23 novembre 2010 09 h 49

    Appel d'offres

    Dans le monde des avions de combats, il n'y a pas de petit modèle pas cher.
    On a le choix entre des Cadillac, des Rolls-Royce ou des Ferrari.
    Le Canada vaut-il la peine d'être défendu?