Dans le reste du Canada, c'est le cul-de-sac

Ottawa — Si la gauche se porte mal au Québec, ce n'est rien comparativement à ses défis à l'extérieur de la province. De l'avis de toutes ses figures de proue, la gauche est dans un cul-de-sac dans le reste du Canada. Et l'origine de ses problèmes remonte... à l'accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, conclu en 1987-1988.

Une simple lecture des résultats électoraux du pays ne permet pas de poser de diagnostic concluant sur la gauche. Le NPD a perdu le pouvoir en Saskatchewan en 2007 après 16 ans de règne au profit de la formation populiste de droite Saskatchewan Party, mais ce même NPD a remporté sa première victoire de l'histoire en Nouvelle-Écosse l'an dernier. Les libéraux de Colombie-Britannique (à droite) sont si peu populaires qu'on prédit leur défaite au profit du NPD l'an prochain, mais dans l'Alberta voisine, c'est sur sa droite que le Parti conservateur d'Ed Stelmach se fait doubler par le Wildrose Alliance. Et si le NPD est bien en selle au Manitoba depuis 1999, les conservateurs de Danny Williams le sont tout autant à Terre-Neuve depuis 2003. C'est plutôt l'incapacité de la gauche à véhiculer un discours alternatif et à mettre de l'avant des programmes novateurs qui pose problème.

Pour l'auteure et activiste Judy Rebick, une figure notoire de la gauche canadienne, il n'y a aucun doute: «La gauche est dans un état lamentable. Elle ne s'est jamais portée aussi mal», lance-t-elle au bout du fil. La raison? «La gauche essaye trop d'être traditionnelle [mainstream]. C'est pourquoi elle ne recueille pas d'appuis.» Au lieu de vouloir faire concurrence aux autres formations politiques de centre droit en imitant leurs politiques, la gauche devrait se différencier en mettant de l'avant des idées révolutionnaires. «L'Amérique latine est le seul endroit en ce moment où la gauche prend de l'ampleur au lieu de s'effondrer. Et pourquoi? Parce que cette gauche n'hésite pas à remettre en question les a priori qui cadrent nos propres débats politiques ici.»

Pour plusieurs, le parti-pris de la gauche pour l'intervention de l'État est devenu désuet avec l'avènement du libre-échange et la mondialisation qu'il annonçait. C'est l'avis de Gordon Laxer, directeur de l'Institut Parkland, à Edmonton, et professeur d'économie politique à l'Université d'Alberta. «L'acceptation de la mondialisation par une bonne partie de la gauche a tué l'idée même de l'intervention étatique parce que la réglementation et l'intervention de l'État sont des idées nationales. Ces interventions se font en tenant pour acquis que le pays ait une économie autosuffisante et que le pays puisse agir sur cette économie et avoir un impact.»

Même discours de la part de Seth Klein, directeur pour la Colombie-Britannique du Centre canadien de politiques alternatives et accessoirement frère de la militante Naomi Klein. «Le projet néolibéral a réussi à créer les conditions rendant difficile l'articulation d'un discours alternatif, dit-il. Quand le gouvernement dit qu'il n'y a pas d'autre choix que d'amputer les programmes et de réduire les impôts pour conserver les investissements et éviter la fuite des capitaux, c'est souvent du bluff. Mais il y a aussi un fond de vérité. Ce n'est pas pour rien que le projet de néolibéralisme a commencé par le libre-échange et la fin du contrôle sur le mouvement des capitaux. Cela a planté un décor favorisant les autres éléments du plan néolibéral et mettant tous les autres courants de pensée sur la défensive.»

Tom Flanagan, professeur de sciences politiques à l'Université de Calgary et ancien proche conseiller de Stephen Harper, estime que la gauche est mal en point d'abord parce qu'elle n'a pas su s'adapter, et ensuite parce que la droite revenue au pouvoir exploite cette faille pour l'affaiblir davantage.

«La gauche est encore très forte. Elle domine le monde universitaire, notamment. Mais sa faiblesse découle du fait qu'elle dépend trop du financement de l'État, et que ce financement a été éliminé par le gouvernement conservateur.» Les diverses compressions assenées par le gouvernement Harper aux groupes militant pour les droits de la femme et l'aide internationale, celles dans le programme de contestation judiciaire ou encore les enveloppes d'aide aux artistes doivent être comprises comme s'inscrivant dans une stratégie à long terme d'affaiblissement des idéateurs traditionnels du progressisme.

La crise économique comme moteur de résurrection


Nombreux ont été ceux qui, en 2008, ont imputé la crise économique aux politiques néolibérales de déréglementation. L'occasion aurait été belle, en théorie, de promouvoir un discours alternatif. Cela ne s'est pas produit. «Lorsque la crise économique a frappé, on a été pris de court, concède Seth Klein. Les gens inquiets ne savaient pas où aller. La gauche avait été trop longtemps sur la défensive, elle n'était pas prête.»

Pourtant, tout n'est pas noir dans le monde de la militance, loin de là. Judy Rebick estime qu'«il y a plus de gens qui tentent de changer le monde qu'il n'y en a jamais eu. Ils ne sont simplement pas engagés en politique.» Elle en veut pour preuve les multiples initiatives entourant la nourriture: paniers biologiques, cultures urbaines, locavorisme, etc. «C'est énorme!»

Elle estime que ce désengagement découle d'un sentiment d'impuissance. «Les gouvernements aujourd'hui ne sont plus à l'écoute. La pression publique n'a plus d'impact.» Qu'on pense aux changements climatiques ou encore au recensement: malgré une désapprobation quasi généralisée, le gouvernement n'a pas changé ses positions. Les gens se démobilisent. «Nous assistons à une dépolitisation de la société et c'est très inquiétant.»

Divisée en quatre

Le problème de la gauche est sa division entre quatre factions: la gauche environnementaliste du Parti vert, la gauche nationaliste du Bloc québécois, la gauche ouvrière du NPD et le centre gauche du Parti libéral.

Seth Klein juge la loi sur le financement populaire de Jean Chrétien en partie responsable.

«Personne n'avait prévu que cette loi encouragerait le Parti vert à présenter des candidats dans chaque circonscription au pays et donc à diviser le vote. Même s'ils n'ont aucune chance de gagner, ils ont la possibilité de gagner de l'argent avec chaque vote obtenu.»

Duncan Cameron trouve incongrue la situation actuelle. Ce chroniqueur du site d'information de gauche Rabble.ca perçoit un fossé entre les valeurs des Canadiens et les gouvernements qu'ils élisent depuis quelques années. «C'est sûr que lorsqu'on leur demande s'ils veulent des réductions d'impôts, ils répondent oui. Mais si on leur donne le choix entre des réductions d'impôts et un réinvestissement dans les soins de santé, les gens choisissent les programmes publics.»

Un sondage de la maison Ekos réalisé en mars dernier tend à démontrer qu'il y a en effet une marge entre les idées des électeurs conservateurs et celles des autres Canadiens, du moins sur les questions sociales. Ainsi, les conservateurs sont 53 % à vouloir réintroduire la peine de mort et seulement 33 % à s'y opposer, alors que la population générale s'y oppose à 46 % (et à plus de 50 % une fois retirés les conservateurs). Les pro-choix sont presque aussi nombreux que les pro-vie chez les conservateurs (45 % et 37 % respectivement), alors qu'il sont deux fois plus nombreux dans la population totale (52 %, contre 27 %). Le scénario se répète pour le mariage gai (52 % de la population en général est d'accord, contre 39 % des conservateurs) et la décriminalisation de la possession d'une petite quantité de marijuana (50 % d'accord, 39 % chez les conservateurs).

Gordon Laxer déplore ce genre d'adéquations, qu'il estime être à l'origine de l'éclatement de la gauche. À la faveur des fermetures d'usines et de l'affaiblissement des syndicats, les ténors de la gauche ont délaissé le discours de justice socio-économique — qui interpellait les travailleurs formant sa base électorale — pour privilégier un discours plus intellectuel centré sur les droits: droits des gais, droits des femmes, droits de la personne. «Sa base de cols bleus industriels l'a abandonnée à cause de son ordre du jour social», croit le professeur.

Des médias à gauche? Nenni!

Malgré tout, les idées de la gauche trouvent de moins en moins preneurs dans l'espace public canadien-anglais à cause des médias qui n'y sont pas favorables, croient les intervenants interrogés. Paranoïa? La droite fait le même constat.

«Dans les années 1970, les idées conservatrices étaient très peu véhiculées par les médias, se rappelle Tom Flanagan. Maintenant, certains journaux, comme la chaîne Sun, sont ouvertement conservateurs. Le National Post l'est aussi, de même que les publications de PostMedia, qui sont sympathiques aux conservateurs. Le Globe and Mail est lui aussi devenu plus équilibré. À la télévision, nous ne réussissons pas aussi bien, mais même la CBC tente d'être plus équilibrée.»

Le pessimisme n'est pas total pour autant. Tous évoquent la proverbiale étincelle, l'enjeu qui pourrait ramener le balancier, que ce soit une rechute économique ou une crise environnementale. Gordon Laxer, lui, mise sur le prix du pétrole. «C'est parce que le pétrole coûte peu cher qu'on peut faire fabriquer nos produits en Chine. Lorsque le prix du pétrole va augmenter, cette économie mondiale basée sur le transport ne sera plus possible.» Il prédit un retour à des économies nationalisées dans lesquelles l'intervention étatique reviendra au goût du jour.

«Je trouve cela un peu déprimant et frustrant, conclut Seth Klein. Mais je me console en considérant que malgré 30 ans de message néolibéral, les valeurs des Canadiens sont restées progressistes. [...] Les gens seront prêts à considérer les idées audacieuses quand le risque associé au statu quo sera perçu comme plus grand que le risque associé à l'inconnu. Nous n'en sommes pas là.»

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2 commentaires
  • Joann Petrin - Inscrite 13 novembre 2010 10 h 19

    cul de sac dans le reste du Canada

    je ne crois pas que c est plur pire dans le reste du Canada car Harper travaille pour l ouest et le car Haper travaille plus pour l ouest et le Quebec est privé de beaucoups choses il est temp que Nous Quebecois d agir et de protester tres fort pour un Quebec souverain
    Merci Joann
    Montreal

  • France Marcotte - Abonnée 14 novembre 2010 10 h 49

    Coeur à gauche mais apolitique

    Les à gauche de coeur seraient nombreux. Mais, "qu'on pense aux changements climatiques ou encore au recensement: malgré une désapprobation quasi généralisée, le gouvernement n'a pas changé ses positions. Les gens se démobilisent", nous assistons à une dépolitisation de la société, dit J.Rebick.
    Ainsi les valeurs progressistes sont persistantes mais elles deviennent rampantes sous les valeurs conservatrices dominantes bien que celles-ci rallient une minorité de la population. La situation est instable, les idées de droites semblent se propager dans toutes les couches de la siciété, non par conviction mais par renoncement. La droite jubile, est à son aise dans l'individualisme et le court terme qui régentent nos modes de vie.
    La droite, c'est ce qui se passe quand on ne fait rien, ça tire l'humanité vers l'arrière. Cela s'accorde bien avec les prédictions de la primatologue qui annonçait l'autre jour la fin des humains pour dans moins de cent ans.