Combattre la «révolution conservatrice»

M. Harper a déjà expliqué la différence entre une droite économique (néoconservatisme) et celle sociale (théoconservatisme), avant d’indiquer qu’à ses yeux, l’heure était à la seconde. L’union de ces deux modèles donne un État désengagé du champ économique, mais très présent quand vient le temps de réguler les valeurs de la société civile.
Photo: Agence Reuters Chris Wattie M. Harper a déjà expliqué la différence entre une droite économique (néoconservatisme) et celle sociale (théoconservatisme), avant d’indiquer qu’à ses yeux, l’heure était à la seconde. L’union de ces deux modèles donne un État désengagé du champ économique, mais très présent quand vient le temps de réguler les valeurs de la société civile.

Ottawa — Depuis 2007, le romancier Yann Martel a envoyé 93 livres au premier ministre Stephen Harper pour tenter de répondre à la question: «Mais que lit Stephen Harper?» M. Martel choisit des «livres réputés faire épanouir la quiétude». Dans ce contexte, un léger doute subsiste quant aux vertus apaisantes qu'aurait pour le premier ministre la lecture de l'ouvrage Contre Harper, du philosophe Christian Nadeau...

Car ce «bref traité philosophique sur la révolution conservatrice» se veut un «cri d'alerte» devant une menace qui inquiète grandement le professeur de l'Université de Montréal: celle de voir les institutions démocratiques du pays durablement érodées par le passage du gouvernement conservateur dirigé par Stephen Harper.

L'incipit de l'ouvrage de 160 pages donne le ton: «Comme bon nombre de gens vivant au Canada, j'ai honte du gouvernement actuel. J'ai honte, et je suis consterné par toutes les actions qui ont été commises en notre nom», écrit Nadeau. Le reste est à l'avenant: un feu roulant de critiques argumentées, déployées dans le calme d'une réflexion basée sur la philosophie politique et ancrée dans l'actualité.

«Je mijote le projet depuis un moment, indique Christian Nadeau en entretien. J'attendais, je me disais que ce gouvernement allait faire son temps... Mais non. Or on assiste aujourd'hui à un travail de sape des institutions. Et si on laisse faire, nous n'aurons bientôt plus besoin des conservateurs pour être dirigés à la manière des conservateurs.»

Cela parce que les changements qu'impose le gouvernement Harper sont structurels et touchent à «l'organisation politique et sociale du pays», dit Nadeau. «Ils radicalisent des valeurs et des principes qui n'avaient jamais été revendiqués aussi clairement et avec une telle force au Canada». Résultat: le mouvement est en train de «démanteler une à une les valeurs progressistes» canadiennes pour leur «substituer les valeurs d'une nouvelle droite conservatrice».

Le plan Harper

Pour comprendre la philosophie des conservateurs, Christian Nadeau revient dans son livre sur le fameux discours prononcé par Stephen Harper en 2003 devant le groupe Civitas. C'est là qu'il avait défini sa vision de la droite.

M. Harper avait alors expliqué la différence entre une droite économique (néoconservatisme) et celle sociale (théoconservatisme), avant d'indiquer qu'à ses yeux, l'heure était à la seconde. L'union de ces deux modèles donne un État désengagé du champ économique, mais très présent quand vient le temps de réguler les valeurs de la société civile.

En 2003, Stephen Harper disait que le vrai défi pour la droite était donc de combattre le «relativisme et la neutralité morale» de la gauche et des libéraux. Car, selon lui, le nihilisme moral mène à la défense de tout et de n'importe quoi.

Les conservateurs défendent pour leur part leurs valeurs avec une cohérence dont Christian Nadeau reconnaît la clarté. «Mais les valeurs qu'on nous impose m'apparaissent antidémocratiques, dit-il. Elles sont hostiles à toute forme de pluralisme.» Il observe que Stephen Harper «croit en la nécessité d'une hiérarchie de nos valeurs dont dépendraient nos choix de vie».

Et comment s'exprime concrètement cette lutte contre le pluralisme? Christian Nadeau affirme que c'est par le démembrement subtil des mécanismes de contrôle des institutions que les conservateurs font leur chemin. «Pour être autre chose qu'un concept vide, le pluralisme a besoin d'être protégé. Et la meilleure façon de le faire, c'est par l'ensemble des mécanismes constitutionnels qui permettent la contestation des décisions politiques prises par l'exécutif.»

Il cite comme exemple le recours à la prorogation pour couper à des débats, l'abandon du recensement long obligatoire (une «décision qui repose sur la volonté de démanteler les institutions associées à l'image d'un État trop présent», dit-il), la limitation du droit à l'information et à la liberté d'expression (directives de communication très sévères dans les ministères, interdiction pour le personnel politique d'aller témoigner devant les comités parlementaires)...

Bien d'autres sujets passent sous sa loupe: les compressions aux budgets de groupes de femmes, la méfiance à l'égard de la science, l'«obsession sécuritaire» et militaire, le programme en justice qui vise d'abord la punition, le refus de discuter ouvertement d'homosexualité (la première édition du guide de la citoyenneté fait abstraction du droit des homosexuels au Canada) ou d'avortement (le débat au sujet de l'initiative sur la santé maternelle du G8), les compressions à l'aide internationale, la frilosité à agir pour contrer les changements climatiques, etc.

Sombre portrait que brosse Christian Nadeau, donc. Mais il le fait pour secouer la population, dit-il. «On sous-estime l'intelligence des conservateurs», pense Nadeau. Et selon lui, le temps presse: «L'élection des conservateurs en 2006 pourrait être comparée à une tumeur primaire. Il faut agir avant le développement de métastases qui empêcheront tout espoir de rémission pour notre société», plaide-t-il.

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