Mesures de guerre - Le ROC aussi a eu ses doutes

Jacques Rose (à gauche) et son frère Paul, deux des acteurs principaux de la Crise d’octobre<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Jacques Rose (à gauche) et son frère Paul, deux des acteurs principaux de la Crise d’octobre

Ottawa — «Just watch me.» Trois mots. Pierre Elliott Trudeau dans les marches du parlement pendant la Crise d'octobre. Une formule lapidaire qui a traversé le temps. De fait, plusieurs Canadiens anglais ont regardé aller Trudeau sans trop poser de questions. Mais d'autres ont aussi vivement dénoncé l'imposition des mesures de guerre.

Ce sont les témoignages de ces objecteurs de conscience canadiens-anglais que les politologues souverainistes Guy Bouthillier et Édouard Cloutier ont rassemblés dans Trudeau's Darkest Hour (en anglais seulement). Vingt-cinq auteurs et des textes écrits entre les années 1940 et la décennie 2000, pour déboulonner un grand mythe: celui voulant que le ROC ait été tout d'un bloc derrière Trudeau et sa décision d'imposer la Loi sur les mesures de guerre au plus fort de la Crise d'octobre.

Certes, reconnaissent MM. Bouthillier et Cloutier, les premières semaines, l'application de la loi a reçu un soutien large à l'extérieur du Québec. Mais il y avait des «craques dans cette réception monolithique», écrivent les auteurs, venus présenter le livre au Parlement hier matin.

À l'approche du 40e anniversaire de l'événement, ils ont donc voulu creuser pour vérifier si les Québécois ont raison de se souvenir de cet épisode comme «d'une raison de plus de blâmer les "Anglais"». Leur présomption était que «des gens au Parlement, dans les médias, dans la population en général ont refusé de marcher avec le gouvernement Trudeau. Et notre hypothèse était bonne. Certains ont parlé dès octobre 1970, d'autres l'ont fait plus tard. Plusieurs Canadiens anglais ont agi, réfléchi et écrit avec bien moins d'unanimité [qu'on le pense], avec nuance, et parfois en forte opposition d'avec la vérité officielle.»

Le panorama proposé ratisse large. Dans le temps d'abord, puisque les premiers textes datent des années 1940. Quel intérêt pour mesurer la réception du ROC aux mesures de guerre d'octobre 1970? Fort simple: c'est l'occasion, par exemple, de lire un texte de Pierre Elliott Trudeau datant de 1948 dénonçant avec éloquence l'imposition de la même loi (jugée «tyrannique») par Mackenzie King...

Durant la Deuxième Guerre mondiale, la loi a notamment servi pour interner dans des camps quelque 22 000 Japonais établis au Canada, précisément parce qu'ils étaient Japonais. Adrien Arcand y a aussi goûté. Et pour Trudeau, cela était ignoble. Rien ne justifie, écrivait-il, que le gouvernement «procède en dehors des limites du droit, en violation de la justice, sans offrir de défense [aux accusés].» Vingt-deux ans plus tard, Trudeau trouvera pourtant une justification dans cet état «d'insurrection appréhendée».

Large panorama dans le choix des textes colligés (et annotés), aussi. Plusieurs anciens politiciens sont présents: le chef du Parti conservateur de l'époque, Robert Stanfield, deux anciens ministres du cabinet Trudeau, Eric Kierans (qui parle d'une «période lamentable de l'histoire canadienne» et affirme que «nous avons perdu notre sang froid et notre bon sens») ou Don Jamieson (qui raconte à quel point il n'y avait aucune justification factuelle à l'application de la loi, et que le cabinet s'est fait berner par Trudeau).

Le premier chef du NPD, Tommy Douglas, a bien sûr une place de choix dans l'ouvrage, qui lui est d'ailleurs dédié. Don Jamieson dit de lui qu'il «a fait preuve d'un courage politique du plus haut niveau» lors des événements, parce qu'il a été le seul à s'opposer haut et fort dès le début.

Le livre reprend un de ses discours présentés en Chambre, où il fustige le gouvernement Trudeau et dénonce vivement son incapacité à «avancer la moindre preuve» d'un état «d'insurrection appréhendée».

L'ancien rédacteur en chef du Toronto Star, Peter C. Newman, revient avec amertume sur cette époque. C'est lui qui a le premier lancé la fausse rumeur voulant qu'un coup d'État fût en préparation au Québec. Un groupe mené notamment par Claude Ryan (alors directeur du Devoir) et René Lévesque aurait travaillé dans l'ombre pour remplacer le gouvernement Bourassa, a écrit Newman... pistonné par nul autre que Pierre Elliott Trudeau et son chef de cabinet, Marc Lalonde. Quand Trudeau a formellement démenti cette rumeur, quelques jours plus tard, Newman s'est senti «trahi»...

Parmi les autres signataires, on note les noms de la romancière Margaret Atwood, de l'universitaire James Eayrs, des historiens John Conway et Ramsay Cook, ou encore du philosophe du libéralisme C. B. Macpherson (cosignataire en mars 1971 d'une lettre affirmant que la loi a été imposée «non pas pour empêcher des activités criminelles, mais pour supprimer le droit à une opinion politique dissidente, de la même façon dont les États communistes et fascistes le font»).

Aucun souverainiste connu: mais des Canadiens anglais prêts à dénoncer une mesure qualifiée de «dictatoriale», «totalitaire», ou même de «fasciste», et à s'interroger sur «l'hystérie et la peur» que le gouvernement Trudeau a créées en agissant de la sorte il y a 40 ans.
7 commentaires
  • ysengrimus - Inscrit 22 octobre 2010 07 h 02

    Pourtant les mesures de guerre, c'est pas d'hier...

    Pourtant les mesures de guerre, c'est pas d'hier... Souvenons-nous de nos patriotes, de nos femmes patriotes aussi

    http://ysengrimus.wordpress.com/2010/10/15/le-queb

    Et surtout, n’oublions jamais la cruciale dimension de classe de toute cette affaire historique. Watch the background...
    Paul Laurendeau

  • Franfeluche - Abonné 22 octobre 2010 09 h 25

    Just watch me !

    Commentaires d'un grand homme prétentieux qui s'est fait du capital politique avec les mesures de guerre. Si on ajoute à cela, la promesse faite de changements constitutionnels favorables au Québec si nous votions non au référendum de 1980. Or, nous savons ce que nous a donné : Le rapatriement unilatérale de la constitution.

  • Anna333 - Inscrite 22 octobre 2010 10 h 49

    Mesures militaires en 1970

    On On a beau critiquer Trudeau, (c'est vrai que moi je ne connais pas la politique) mais du moment qu'y en a un qui met ses culottes et qui prend des mesures radicales le moindrement ben le peuple chiale si notre gouvernement agirait de la même façon dans certains cas assez pertinents ben je pense que la population s'en porterait mieux.Ici au Québec le gouvernement est mou, puis regardez dans l"Opposition, ça chiale que le gouvernement ne prend pas des mesures nécessaires quand c'est le temps, et quand ils sont au pouvoir y font pas mieux.Que Trudeau se soit fait du capital politique même s'il y a eu mort d'homme, ben aurait pu être pire que ça encore ça, ça limité peut-être ben des dégâts

  • Fred A. Reed - Inscrit 22 octobre 2010 10 h 53

    Mesures de guerre au ROC

    Merci pour ce texte éclairant. Il me semble toutefois que le journaliste aurait pu donner des indices précises sur le livre dont il est question. Veut-il corriger l'omission?
    FRED A. REED
    abonné

  • Roland Berger - Inscrit 22 octobre 2010 11 h 54

    Oui, il savait

    Oui, anglophone de culture, Trudeau n'était pas sans soupçonner que l'application de la Loi sur les mesures de guerre allaient déplaire aussi dans le ROC. Mais quand on s'est juré de mettre le peuple dont on se dit issu à sa place, le risque politique ne pèse pas lourd dans la balance.
    Roland Berger