Défaite à l'ONU - En coulisse, Ottawa crie à la trahison

Après sa victoire, l’ambassadeur portugais José Moraes Cabral serre la main de Lawrence Cannon.
Photo: Agence France-Presse (photo) Don Emmert Après sa victoire, l’ambassadeur portugais José Moraes Cabral serre la main de Lawrence Cannon.

Ottawa — Le gouvernement canadien se remet d'autant moins de sa défaite à l'ONU, mardi, qu'il prétend avoir en main 135 engagements écrits de pays qui promettaient d'appuyer sa candidature. Dans les coulisses à Ottawa, on crie à la supercherie. Et on se désole que les pays musulmans aient appuyé le Portugal moyennant un engagement de ce dernier de défendre leurs intérêts au Conseil de sécurité.

«Nous avions 135 engagements écrits», assure une source bien au fait du dossier à Ottawa. Et à ceux qui doutent de l'existence de telles lettres, cette source réplique: «Ceux qui vous disent cela ne savent pas de quoi ils parlent. Il existe dans ce domaine des engagements verbaux et des engagements écrits. Nous avions 135 lettres d'appui.» Faut-il conclure qu'il y a des menteurs dans le lot? «C'est à peu près ça!», lance-t-on d'un ton frustré.

Le Canada briguait un des deux sièges libres au très sélect Conseil de sécurité de l'ONU, mais il est arrivé dernier avec seulement 114 voix, derrière l'Allemagne et le Portugal. Onze pays n'ont donc pas respecté leur engagement. Les appuis du Canada ont fondu à 78 au second tour, précipitant son retrait.

Un représentant diplomatique d'un pays musulman a confié à l'Ottawa Citizen que le secrétaire d'État du Portugal, Joao Gomes Cravinho, avait pris la peine de s'adresser à l'Organisation de la conférence islamique (OCI), qui regroupe 57 pays musulmans, et que cela avait eu un impact important. «Il a demandé l'appui de l'OCI en tant que groupe et, puisque le Canada n'a pas fait de même, il a obtenu l'appui des membres de l'OCI.»

Dans les coulisses canadiennes, on minimise l'importance de cette non-présence à l'OCI, soulignant qu'une rencontre de plus ou de moins n'aurait probablement rien changé. On reconnaît toutefois que l'OCI a «appuyé le Portugal entre autres à cause d'un engagement de ce dernier à faire du lobbying sur leurs enjeux au Conseil de sécurité. Un lobbying intense contre nous avec cet argument aurait été fait».

Selon le directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, Jocelyn Coulon, «l'effet deuxième tour» a joué, phénomène par lequel les ambassadeurs ont tendance à se rallier au meneur de la course pour éviter que celle-ci ne traîne en longueur. Car il y a des précédents. En 2006, il avait fallu trois semaines et 48 tours avant que les deux candidats en lice se retirent au profit d'une candidature de compromis. Le record de 1979 — 155 tours — est toujours inégalé.

Jocelyn Coulon estime par ailleurs que le «réseau diplomatique moins dense» du Canada a pu jouer. Entre 2006-2007 et 2008-2009, le nombre de points de service canadiens à l'étranger est passé de 296 à 260. En 2009, plusieurs ambassades ont fermé (Cambodge et Bosnie-Herzégovine) ou ont vu leur budget de voyage et d'accueil coupé de moitié.

Le monde en parle... un peu

Hier, la gouverneure générale sortante, Michaëlle Jean, s'est dite déçue de la défaite canadienne. «Je trouve ça dommage pour le Canada, pour le pays. Je sais l'aura qu'on a et qui part d'une façon de faire, d'une signature du Canada dans le monde», a-t-elle dit au cours d'une entrevue avec Le Devoir. A-t-on perdu cette aura? «Il y a matière à réflexion, il y a un signal qui est envoyé.»

Dans la presse internationale, la contre-performance du Canada a été signalée discrètement. En France, Le Monde a indiqué que «le scrutin a été marqué par l'échec du Canada, qui a déjà rempli six mandats au Conseil et n'avait jamais échoué en briguant un siège».

En Grande-Bretagne, The Guardian a publié une longue analyse qui décortique — et réfute — la stratégie des conservateurs de rejeter le blâme de la défaite sur Michael Ignatieff. «Les propos de M. Ignatieff, livrés devant un petit groupe de journalistes et de partisans, ont-ils pu avoir une si grande influence sur la communauté internationale? Non», écrit le chroniqueur. Il attribue plutôt le camouflet au gel de l'aide en Afrique, à la réduction des effectifs des Casques bleus et à la performance du Canada en matière de changements climatiques.

Aux États-Unis, enfin, le réputé site Huffington Post explique la défaite du Canada par le désintérêt du gouvernement conservateur pour l'ONU. «Le premier ministre Harper a laissé passer l'an dernier la chance de s'adresser à l'Assemblée générale pour assister à un événement dans un commerce de beignets.»

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Avec la collaboration de Lisa-Marie Gervais

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