Le Canada reçoit une gifle à l'ONU

Le ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon, a pris la décision d’abandonner la lutte pour l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité après le deuxième tour de scrutin, qui a vu le Portugal récolter 113 voix et le Canada, 78.
Photo: Agence France-Presse (photo) Don Emmert Le ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon, a pris la décision d’abandonner la lutte pour l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité après le deuxième tour de scrutin, qui a vu le Portugal récolter 113 voix et le Canada, 78.
Pourtant, lundi soir encore, les fonctionnaires et diplomates canadiens se disaient «certains» de l'emporter, probablement même dès le premier tour. Rien n'avait été laissé au hasard dans les dernières semaines. Par exemple, hier matin, en arrivant dans la grande salle de l'Assemblée générale de l'ONU, à New York, les 191 ambassadeurs présents ont trouvé à leur table un petit flacon de sirop d'érable et une brochure qui rappelait la contribution «responsable, efficace et fiable» du Canada à l'ONU.

Le Canada n'a toutefois jamais été dans le coup, baissant d'abord pavillon contre l'Allemagne au premier tour, puis cédant devant le Portugal, visiblement trop fort, après le deuxième tour.

«C'est humiliant pour le Canada», a déclaré au Devoir Louise Fréchette, qui a été vice-secrétaire générale de l'ONU de 1998 à 2006. «C'est le pire scénario. Dès le départ, on a vu que le Canada était en difficulté et que la tendance favorisait le Portugal. C'est une surprise pour bien du monde.»

Se faire rejeter de la sorte est «embarrassant», ajoute Kyle Matthews, spécialiste de la politique étrangère du Canada à l'Université Concordia. «C'est la première fois qu'on se fait dire non en plus de 50 ans, alors ça fait mal. Les pays ont clairement voulu envoyer un message au Canada», dit-il, lui qui connaît bien l'ONU pour y avoir travaillé entre 2003 et 2007, notamment au Haut-Commissariat aux réfugiés.

Le Canada s'est fait faire le coup de l'Australie en 1996, qui avait mordu la poussière malgré son statut de favori. «Le vote est secret, alors même quand on pense pouvoir gagner, il peut y avoir des surprises», explique Louise Fréchette, qui est maintenant associée au Centre pour l'innovation en gouvernance internationale, à Waterloo. «Des ambassadeurs à l'ONU m'ont déjà avoué avoir carrément menti à un pays en promettant de l'appuyer, sachant très bien qu'ils allaient appuyer un autre pays.»

Une matinée difficile


L'Assemblée générale de l'ONU devait renouveler 5 des 10 membres non permanents du Conseil de sécurité. Pour y accéder, le Canada devait récolter le vote des deux tiers des pays présents à l'Assemblée générale, soit 127 votes. Dans la zone géographique «Europe occidentale et autres pays», trois nations (Canada, Allemagne, Portugal) s'affrontaient pour deux sièges disponibles.

Le premier coup de tonnerre est survenu dès 11h20, lorsque le président de l'Assemblée générale, le Suisse Joseph Deiss, a frappé le podium de son marteau pour annoncer, en français, les résultats du premier tour. L'Allemagne a reçu 128 votes, soit tout juste assez pour accéder au Conseil de sécurité.

Le Portugal (122 voix) et le Canada (114 voix) ont donc croisé le fer au deuxième tour. Si les appuis de Lisbonne ont tenu bon, avec 113 voix, ceux du Canada ont fondu à 78. Sentant le tapis lui glisser sous les pieds, l'ambassadeur du Canada à l'ONU, John McNee, a conseillé au ministre Lawrence Cannon de jeter l'éponge. Tout juste avant le troisième tour, le Canada a annoncé au micro son retrait de la course.

Les trois autres sièges non permanents à combler avaient déjà trouvé preneurs avant même le début du vote hier, puisque les pays des sous-régions à qui sont réservées les places s'étaient entendus. Ainsi, l'Inde, la Colombie et l'Afrique du Sud obtiennent un siège non permanent pour un mandat de deux ans.

Pourquoi?

En conférence de presse au siège des Nations unies, environ une heure après la défaite, le ministre Lawrence Cannon a soutenu qu'il ne fallait pas voir ce résultat comme un rejet de l'action du Canada sur la scène internationale. «Je ne vois pas ça comme une répudiation de notre politique étrangère. On a fait une campagne selon nos principes. On est un pays démocratique, de liberté, qui appuie les droits de la personne et la primauté du droit», a-t-il dit.

Le ministre Cannon a également soutenu que la déclaration de Michael Ignatieff il y a quelques semaines, selon laquelle le Canada ne «mérite pas» un tel siège en raison de sa politique étrangère, pourrait avoir miné les chances du Canada. «La difficulté de ne pas parler d'une voix unifiée a eu un impact négatif, a déclaré le ministre Cannon. On a donné l'impression que le Canada ne voulait pas ce siège.»

Une interprétation rejetée par Louise Fréchette. «Il y a des raisons plus profondes. Les autres pays ne suivent pas à ce point la politique intérieure du Canada. Si le gouvernement ne fait que rejeter la faute sur Ignatieff, il va passer à côté du vrai examen de conscience qu'il a besoin de faire sur sa politique étrangère», dit-elle.

Même son de cloche de la part de Kyle Matthews. «Il ne faut pas exagérer l'impact des débats internes dans ce type de vote. L'appui à un pays plutôt qu'à un autre est généralement décidé dans les capitales selon une multitude de facteurs.»

En conférence de presse, le ministre Cannon a d'ailleurs reconnu que le vote secret empêche de vraiment connaître les raisons de l'échec. «On peut spéculer à l'infini, mais on n'aura pas la réponse», a-t-il dit.

Quatre épines au pied


Louise Fréchette et Kyle Matthews estiment que quatre grands facteurs ont possiblement pesé dans la balance. D'abord, la timidité du Canada dans la lutte contre les changements climatiques, le grand dossier de l'ONU. Ensuite, le virage pro-Israël du Canada depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement Harper a certainement coûté des votes auprès des 57 pays musulmans et arabes. La réduction du nombre de pays africains qui bénéficient de l'aide étrangère du Canada a aussi pu jouer un rôle dans les votes de ce continent.

Finalement, le peu d'intérêt envers les Nations unies affiché par le gouvernement Harper avant cette année n'aura pas aidé sa cause. En septembre 2008, c'est un simple fonctionnaire qui a pris la parole devant les chefs d'État réunis à l'Assemblée générale. En 2009, le ministre Cannon a pris la relève, mais Stephen Harper a préféré aller dans un Tim Hortons en Ontario plutôt que de se rendre à New York. «Il y a cette impression qu'on voulait un siège au Conseil de sécurité même si le reste de l'ONU ne nous intéresse pas», dit Louise Fréchette.

Kyle Matthews ajoute qu'il ne faut pas non plus interpréter à outrance le message des pays de l'ONU. «Ce ne sont pas 192 démocraties qui ont voté contre nous. Il y a beaucoup de dictatures ou de régimes peu reluisants en matière de droits humains à l'ONU. Ces pays n'ont certainement pas voulu punir le Canada parce que sa nouvelle politique étrangère s'éloigne de sa tradition!» N'empêche, dit-il, le message est lancé. «On a toujours gagné, sauf cette fois, alors il y a manifestement un inconfort avec le Canada dans certaines régions du monde.»

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Le Devoir aux Nations unies

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