Derrière les armes à feu, la stratégie

Ottawa — Tout le monde a crié victoire, mercredi soir, après le tant attendu vote sur le registre des armes à feu: autant les conservateurs, qui ont perdu le vote par la marque de 153 à 151, que les néo-démocrates meurtris par leurs déchirements internes et que les libéraux et bloquistes confortablement calés dans leur unanimité. Alors, qui au juste empochera les bénéfices du dénouement (passager) de ce débat?

À sa sortie de la Chambre des communes, mercredi, Stephen Harper a servi cet avertissement à ses adversaires qui venaient de lui infliger une défaite parlementaire: «L'opposition au registre des armes d'épaule est plus forte que jamais et, avec le vote de ce soir, son abolition est plus proche que jamais. [...] Nous continuerons nos efforts jusqu'à la victoire finale.»

Selon Tom Flanagan, politologue et ancien conseiller de M. Harper, ces propos ne sont pas aussi déconnectés du résultat qu'il n'y paraît. «Lorsque le registre a été créé en 1995, il était très populaire. À peine 20 ou 25 % des gens s'y opposaient. Maintenant, il y a une pluralité de gens qui s'y opposent. On parle d'environ 45 %. C'est beaucoup plus que le nombre de gens se disant prêts à voter pour le Parti conservateur. Cet enjeu offre donc du potentiel de croissance pour le parti.»

Pas de doute dans l'esprit de M. Flanagan: M. Harper est le grand gagnant de cette joute politique, et Michael Ignatieff reçoit une mention honorable. Tout en reconnaissant que l'enjeu des armes à feu est secondaire pour la plupart des électeurs, il viendra néanmoins alimenter la trame narrative des conservateurs à la prochaine élection, croit-il.

«Les conservateurs veulent que les électeurs votent en se demandant qui est le mieux placé pour gérer l'économie: les conservateurs ou la coalition», explique M. Flanagan. Ainsi, le débat sur les armes à feu a permis de ressusciter le concept de coalition, puisque les trois partis d'opposition, mis à part six députés du NPD, ont voté en bloc. «Le registre devient ainsi un exemple supplémentaire montrant pourquoi une coalition ne serait pas une bonne idée.»

Il n'en concède pas moins que ce vote a été bénéfique pour le chef libéral et son leadership. «Cela aide Ignatieff. Il performe mieux et il a démontré par ce vote qu'il peut rallier son caucus.»

Des sièges confortables


Le sondeur Darrell Bricker, de la firme Ipsos Reid, partage en partie l'avis de M. Flanagan. Le vote de mercredi est entièrement favorable au chef conservateur. «Si on regarde ce qu'il a fait avec le dossier du recensement, c'est clair que les conservateurs se replient sur leur base», dit-il. Il y voit une stratégie dont les fruits ne se reflètent pas nécessairement dans les sondages.

«Ils ne regardent pas les pourcentages d'appui, mais plutôt les sièges. Ils n'ont besoin que de 20 ou 25 sièges pour obtenir leur majorité [NDLR: 12, en fait]. La dernière fois, ils se sont tournés vers le Québec pour l'obtenir et ça n'a pas fonctionné. Où peuvent-ils les trouver? Pas dans le 416 [la région de Toronto]. Il y a environ une vingtaine de sièges dans les régions rurales qui leur sont accessibles et c'est cela qu'ils s'en vont chercher.»

Les chiffres ne lui donnent pas tout à fait raison. Des 20 députés libéraux et néo-démocrates ayant au départ entériné la fin du registre, 14 ont finalement changé d'avis mercredi (huit libéraux et six du NPD). De ce nombre, seulement trois sont sérieusement menacés.

Chez les libéraux, Keith Martin — ancien transfuge conservateur — est le plus fortement dans le pétrin, ayant remporté son siège de la Colombie-Britannique en 2008 par 68 voix contre son rival bleu. Quant à son collègue Wayne Easter, de l'Île-du-Prince-Édouard, il n'a remporté le sien que par 1000 voix. Sa circonscription est libérale depuis 1988.

Le tableau est plus complexe pour les autres libéraux. Todd Russell et Scott Simms, de Terre-Neuve-et-Labrador, ont chacun remporté plus de 70 % des voix en 2008. Anthony Rota et Jean-Claude D'Amours ont eu des avances de 5000 voix, et Scott Andrews, de 3000. Larry Bagnell, du Yukon, est moins solide, quoique son avance de 2000 voix représentait près de la moitié des 4800 voix obtenues par son plus proche adversaire. Le Yukon a été représenté par les conservateurs pendant 30 ans, avant que l'ex-cheffe néo-démocrate Audrey McLaughlin ne vienne interrompre ce règne en 1988. À quel passé les mécontents retourneront-ils?

Du côté néo-démocrate, le potentiel de victoires conservatrices est là encore limité. Le plus menacé est certainement Malcolm Allen, qui n'a gagné que par 300 votes devant le Parti conservateur. C'était toutefois une course à trois.

Peter Stoffer a remporté son siège par plus de 16 000 voix. Charlie Angus l'a gagné avec une avance de 10 000 voix, et Claude Gravelle, de 8000. Dans les deux cas, le second de la course était un libéral. Les deux derniers, Carole Hugues et Glenn Thibeault, représentent le Nord ontarien, traditionnellement libéral. M. Thibeault a gagné son siège par 2125 voix. Sa circonscription de Sudbury était libérale depuis... 1949, à part un interlude néo-démocrate d'un an en 1967.

Aider les libéraux en ville


Le sondeur Darrell Bricker ne partage pas l'avis de Tom Flanagan selon lequel le vote de mercredi aide le Parti libéral. Les gens des villes sont beaucoup moins interpellés par l'enjeu des armes à feu que ne le sont les gens des régions rurales, rappelle-t-il. «De plus, il n'y a plus de siège à gagner en ville pour eux. Ils les ont déjà.»

Steven MacKinnon, ancien conseiller du chef libéral et maintenant candidat dans la circonscription de Gatineau, n'est pas d'accord. Ce vote aura un impact certain dans plusieurs circonscriptions urbaines où libéraux et néo-démocrates s'entre-mangent.

La circonscription qu'il tente de ravir en est le parfait exemple. Représentée par le Parti libéral depuis 1949, avec un court intermède conservateur de 1984 à 1988, Gatineau est passée au Bloc québécois en 2006. Qu'un parti souverainiste réussisse à se faire élire par une population de fonctionnaires fédéraux relève de l'exploit. Mais voilà: Richard Nadeau réussit à se faufiler entre le libéral et la néo-démocrate, ex-aequo au deuxième rang, d'autant plus facilement que Françoise Boivin était auparavant députée... libérale!

Steven MacKinnon estime que l'effet sera le même dans Outremont, que Thomas Mulcair a réussi à ravir aux libéraux. Il fera face la prochaine fois à Martin Cauchon, de surcroît ancien ministre de la Justice ayant défendu à ce titre le registre. «Les gens, et les femmes en particulier, ont pris note que Jack Layton est prêt à jouer sur les deux tableaux. Ils n'ont pas avalé son explication qu'il voulait bâtir des ponts. Sa marque de commerce était qu'il agissait par principe, et là on a senti de l'opportunisme de sa part.»

Selon M. MacKinnon, le NPD a perdu sa virginité dans ce débat, virginité qui était sa meilleure carte de visite pour discréditer le Parti libéral en campagne électorale. «Cette semaine marque un point tournant pour le Parti libéral, croit-il. On ne peut pas surestimer l'importance de ce vote pour le leadership de Michael Ignatieff. Il a vu clair au printemps, il a mis son pied à terre. Ça se sent. On sent la solidarité et la fierté. On gagne toujours à avoir cette solidarité.»

Tous trois s'entendent toutefois sur un point: le NPD sort perdant de cette joute. «Si j'étais Jack Layton, je m'inquiéterais pour mes sièges ruraux», lance le sondeur Bricker. Et le Bloc québécois? «C'est un rouleau-compresseur, conclut-il. Ils ne peuvent rien mal faire. Duceppe jouit du plus haut taux de crédibilité et les gens le suivent. Cela n'affectera pas son statut.»
4 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 25 septembre 2010 22 h 27

    Stratégie fructueuse

    En relançant le débat sur le registre des armes à feu, Harper savait qu'il perdrait le vote en chambre mais gagneraient quelques députés conservateurs dans les régions rurales, notamment en Ontario. Habile stratège, ce triste personnage !
    Roland Berger

  • Michèle Sainte-Marie - Inscrite 27 septembre 2010 12 h 20

    Regardez le choix des mots

    "L'opposition muau registre des armes d'épaule...", selon Harper. Mais c'est encore une façon de faire dévier le débat. C'est pour mettre "en beau fusil" les pôvres chasseurs qui doivent enregistrer leurs armes, de la même façon que l'on doit enregistrer son chien dans sa municipalité...La "méchante" coalition n'a pas le droit de leur imposer cela !!!

  • Malartic - Inscrit 28 septembre 2010 05 h 18

    C'est quoi la bonne raison pour enregistrer les fusils de chasse?

    On enregistre une auto pour lier la plaque qui indique que le véhicule en question a payé son droit a circuler sur la voie publique. Je SAIS que le fait qu'une auto est enregistrée ne causera pas la police a recherfher activement votre véhicule volé. On enregistre sa propriété domicilière pour prouver qu'on est réellement propriétaire.
    Le permis de chasse n'est pas lié au fusil!... Je crois que ce ne devrait pas être un crime d'avoir un fusil de chasse non enregistrer. On pourrait l'enregistrer pour prouver qu'on en est propriétaire. Il y a, à la limite, une bonne raison pour restreindre la possession des armes de poing out de arme plutôt militaire.

  • jeanclro - Inscrit 28 septembre 2010 10 h 29

    Enregistrer ou pas

    En priori enregistrer nos armes je ne suis pas compte cela. Ça existait avant 1995. Ce que je déplore c'est que chaque personne possédant une armes est considéré a même tire qu'un criminel et que la loi donne un faux sentiment de sécurité!
    Si je commets un oublie mineure avec mon arme, a feu comme passer dans une zone ou mon arme devrait être dans son étuis a cause que c'est une réserve faunique. Si mon permit de possession est expiré de quelques jours... J'ai un dossier criminel a même titre que celui qui a fait commit un crime grave avec un arme a feu. Dossier criminel ca veut dire beaucoup!
    La présente loi me permet de prêter mes armes au voisin donc en vérifiant dans le système informatique la police ne sait pas qu'il peut avoir des armes.
    Mon auto si je ne l'utilise pas je n'ai pas besoin de l'enregistrer!Pour les collectionneur.
    En passant... les autos tues plus que les armes a feu.
    Les actes criminel qui sont commit avec des armes d'épaule étaient pour la grande majorité enregistrés.
    En ce qui a trait au suicide, ceux avec des armes a feu ils ont diminués mais les suicides en soit a augmentés.
    Ce qu'il faut c'est réparer les failles, décriminalisés certaines infractions.
    Les couts énormes que cela a couté au citoyens est derrière nous et nous ne pourrons pas récupérer ces argents. Présentement le garder coute peu. Mettons la même énergie a contrer la criminalité, a mettre plus de service au niveau des programmes sociaux, dans nos soins de santé.
    JCR Chasseur Du NB qui respecte les lois