Revue de presse - Aux armes...

Le vote sur le registre des armes d'épaule a soulagé les partisans du contrôle des armes à feu, mais plusieurs commentateurs canadiens-anglais pensent que, dans la défaite, les conservateurs ont accru leur possibilité de faire des gains lors des prochaines élections. Tout part du calcul selon lequel le Parti conservateur pourrait ravir leurs sièges aux députés libéraux et néodémocrates qui ont retourné leur veste. Don Martin, du National Post, est de cette école. Il cite des conservateurs qui voient dans cette défaite une «occasion en or» pour gagner des sièges et se présenter comme le seul rempart contre la coalition des partis d'opposition. Martin soutient que libéraux et néodémocrates n'ont pas compris que l'opposition au registre n'avait rien à voir avec le prix ou l'application de la loi. «C'est une haine viscérale, inscrite dans les gênes de cette fichue affaire.» Et, pour chaque chasseur irrité et chaque fermier qui a le sentiment qu'on se méfie de lui, il y a une famille derrière, prévient Martin.

James Travers, du Toronto Star, hésite à proclamer les conservateurs gagnants. Le vote de mercredi a démontré «le pouvoir que les émotions ont en politique canadienne et celui qu'elles auront lors des prochaines élections», et, sur ce front, les conservateurs sont plus habiles que les libéraux et les néodémocrates. Mais «le zèle conservateur va s'atténuer si, après 15 ans d'acrimonie, les Canadiens se tournent finalement vers des enjeux plus urgents. Ce qui ne changera pas, par contre, ce seront les tactiques du parti au pouvoir», soit polariser l'opinion et attiser les passions pour mobiliser la base. Et, «à en juger par la faiblesse des arguments [des conservateurs] et le résultat serré [du vote], leurs rivaux ont encore beaucoup à apprendre», conclut Travers.

À lire Jeffrey Simpson, du Globe and Mail, on se met à douter du potentiel des conservateurs. Selon lui, le débat sur le registre des armes à feu a permis d'occulter l'essoufflement du gouvernement Harper. Son plan de relance économique arrive à échéance et il semble incapable de proposer quelque chose de neuf ni de dire comment il guidera le pays à travers la période de retenue budgétaire qui s'annonce. De plus, ils ont réussi, cet été, à se mettre à dos presque tout ce que le pays compte d'institutions respectables. «Quand tout ce qui est en votre faveur, ce sont la chaîne de journaux Sun, l'Institut Fraser et les gouvernements conservateurs de l'Alberta et de la Saskatchewan, vous savez que vos appuis sont minces», conclut Simpson.

Aux armes...

L'équipe éditoriale de SunMedia va plus loin en encourageant les électeurs à punir tous les députés qui ont changé de camp. «Maintenant que nous connaissons qui sont les poules mouillées, n'oublions pas leur nom le jour du déclenchement des élections. Tous méritent d'être boutés dehors.» Parce qu'ils n'ont pas eu le courage de leurs convictions, parce qu'ils ont renié leurs principes, parce qu'ils n'ont pensé qu'à leur survie au sein du caucus, affirme la chaîne.

Opposé au registre et prompt à soutenir les conservateurs, le Calgary Herald adopte pourtant l'attitude inverse de celle de SunMedia. Selon le quotidien, il faut prendre acte du résultat et passer à autre chose. Le Herald va jusqu'à déplorer la combativité du premier ministre et lui suggérer de travailler avec l'opposition pour corriger les défauts du registre. «Malheureusement, [le gouvernement] semble intransigeant» et déterminé à en faire un enjeu électoral, «prolongeant ainsi les divisions». Cette stratégie peut se retourner contre les conservateurs, pense le Herald, car, pour chaque vote gagné en milieu rural, ils en perdront dans des circonscriptions qui étaient à leur portée dans les grandes régions métropolitaines.

Selon Lawrence Martin, du Globe and Mail, le débat autour du registre des armes à feu est un exemple supplémentaire de l'impact de la colère populiste qui se répand en Amérique du Nord et à laquelle les conservateurs font écho dans leurs discours. «Une attitude anti-intellectuel», «une politique de la polarisation» qui va croissant et qui menace Barack Obama et profite à Stephen Harper. «La colère, la politique de la division, la dégradation du dialogue ne sont pas près de disparaître dans les deux pays. Dans chacun, les conservateurs purs et durs contrôlent leur parti. Or plus l'idéologie a des racines profondes, plus la rancoeur est tenace.»

Le Post?


Surprise: les critiques du National Post à l'endroit des conservateurs et leurs incessantes références à la prétendue coalition PLC-NPD-Bloc. De toute évidence, les troupes de Stephen Harper croient que cela incitera les Canadiens à vouloir un gouvernement conservateur majoritaire, note le Post. Le quotidien doute que ce scénario de coalition préoccupe les électeurs. Ils n'en voulaient pas en 2008, quelques semaines à peine après le vote, mais les temps ont changé. Si les libéraux et les néodémocrates admettaient avant le prochain scrutin être prêts, si nécessaire, à former une coalition, personne ne pourrait les accuser de coup d'État. Et, «aussi longtemps que les libéraux s'engageront à ne pas conclure d'accord avec les séparatistes, les craintes d'une coalition alimentées par les conservateurs auront peu d'effet et ne devraient pas en avoir», conclut le Post.

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