Le registre des armes sauvé à l'arraché

La députée conservatrice Candice Hoeppner et le premier ministre Stephen Harper quittaient hier la Chambre des communes à la suite du vote permettant le maintien du registre des armes à feu.<br />
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Photo: Agence Reuters Chris Wattie La députée conservatrice Candice Hoeppner et le premier ministre Stephen Harper quittaient hier la Chambre des communes à la suite du vote permettant le maintien du registre des armes à feu.


Ottawa — In extremis. C'est par la marque extrêmement serrée de 153 à 151 que le registre canadien des armes à feu a été sauvé hier soir à la Chambre des communes. L'opposition a jubilé, tandis que les conservateurs ont juré de faire payer leurs adversaires à la prochaine élection d'avoir contrecarré leur plan.

Le vote était important et les 304 députés l'ont bien compris, tous y ayant participé. Les 143 conservateurs, incluant le premier ministre et les 11 élus du Québec, ont rallié l'indépendant André Arthur et leur ancienne collègue Helena Guergis ainsi que six députés du NPD qui s'opposent au registre des armes à feu et qui n'ont pas changé d'idée. Dans l'autre camp, les 75 libéraux ont voté avec la totalité des 48 bloquistes ainsi que 30 néodémocrates.

Pour le chef Michael Ignatieff, le test de leadership a été réussi: ses huit députés ayant au départ appuyé l'abolition du registre et ayant été obligés de rentrer dans le rang se sont présentés à la Chambre des communes et ont voté avec lui. Ils ont été chaudement applaudis.

Pour Jack Layton, le succès est moins retentissant.

Des 12 députés au départ pro-abolition du registre, six ont changé d'avis. Le chef du NPD n'aura pas réussi à convaincre Dennis Bevington (Territoires du Nord-Ouest), Nathan Cullen (nord de la Colombie-Britannique), Jim Maloway (Winnipeg), Niki Ashton (nord du Manitoba), Bruce Hyer et John Rafferty (nord de l'Ontario).

«Aujourd'hui n'est pas le moment de scorer des points politiques, a déclaré M. Ignatieff hier. J'étais déçu de la position du NPD, mais ce qui est important, c'est que nous avons montré à quel point le Parti libéral est clair et unifié sur cette question.»

Jack Layton estime qu'il est temps de «bâtir des ponts entre les différentes régions du pays qui ont des sentiments très forts sur cette question».

Fait rare, le premier ministre a prononcé quelques mots à sa sortie de la Chambre des communes. Sa mise en garde ne semblait pas coller au résultat du vote. «Après 15 ans, l'opposition au registre des armes d'épaule est plus forte que jamais et avec le vote de ce soir, son abolition est plus proche que jamais. La population des régions ne va jamais accepter d'être traitée comme des criminels et nous continuerons nos efforts jusqu'à la victoire finale.»

Le vote d'hier ne portait pas directement sur le projet de loi conservateur C-391 visant l'abolition du registre, mais plutôt sur une motion demandant que ce projet de loi soit tabletté. Adoptée, elle fait en sorte que le registre ne sera pas aboli, du moins pas dans l'immédiat.

Les propos du premier ministre sont d'autant moins clairs qu'il est impossible de présenter deux fois un projet de loi ayant le même objectif au cours d'une même législature. Il faudrait donc une élection ou une prorogation pour que le gouvernement puisse revenir à la charge. Entre-temps, il peut toujours prolonger l'amnistie qu'il accorde depuis son arrivée au pouvoir aux propriétaires d'armes ne les ayant pas encore enregistrées.

Votes libres?

Après le vote hier soir, les visages étaient longs du côté conservateur. La marraine du projet de loi, Candice Hoeppner, a accusé la «coalition» d'être responsable de sa défaite.

À Québec, plus tôt dans la journée, l'Assemblée nationale avait adopté à l'unanimité une motion exigeant «le maintien intégral du registre», la quatrième adoptée en ce sens depuis 2006. Les conservateurs du Québec auraient-ils dû se faire porteurs de ce consensus?

Le président du caucus conservateur du Québec, Steven Blaney, a expliqué que les avis étant partagés au Québec, il se faisait porteur de cette autre voix. «Il n'y avait aucune consigne de vote là-dessus. C'était un vote libre», a-t-il même soutenu. Notons que M. Harper et les ministres Bev Oda et Lawrence Cannon ont fait un aller-retour entre New York et Ottawa pour voter, M. Harper devant prononcer un second discours ce midi à l'ONU.

L'indépendant André Arthur a mis en doute l'existence d'un «supposé consensus québécois» et affirmé que «la loi a été adoptée par manipulation politique après Polytechnique».

Le chef bloquiste Gilles Duceppe rejette l'idée que cet enjeu place dos à dos les régions urbaines et rurales du pays, rappelant que «75 % des députés du Bloc représentent des milieux ruraux et [que] Calgary n'est pas en région rurale».

Pas de nervosité électorale

Furieux, les conservateurs invitent les électeurs à punir les 14 vire-capot. «Les députés libéraux et néodémocrates qui ont été élus en disant qu'ils aboliraient le registre des armes à feu et qui ont fait ensuite un virage à 180 degrés et ont trahi leurs électeurs devraient être punis à la prochaine élection», estime le ministre du Patrimoine, James Moore. «On peut clairement gagner des sièges dans ces régions.» À l'élection de 2008, les conservateurs étaient arrivés seconds dans 10 des 14 circonscriptions en question.

Les 14 députés concernés se disent persuadés de pouvoir conserver leur siège. C'est le cas notamment de Wayne Easter, ex-ministre libéral de l'Île-du-Prince-Édouard. «Je croyais que le Parlement servait à tenir des débats et trouver des solutions. Si on aborde chaque débat en ayant une idée fixe, ce pays serait divisé tout le temps sur tout.»

«S'il faut faire un choix entre sauver mon siège et sauver ne serait-ce qu'une vie dans ce pays, alors je choisis de sauver cette vie», a lancé au Devoir Todd Russell (Labrador). Le Toronto Star a révélé que le libéral Scott Simms avait finalement changé d'idée après le suicide de son père, en juin, avec une arme de chasse. C'est en larmes qu'il s'est confié à son caucus hier matin.

Le député néodémocrate de Nouvelle-Écosse, Peter Stoffer, a pour sa part fait état de fortes réactions à la suite de l'annonce de son changement de cap. «Je peux honnêtement dire que les gens de ma circonscription ont exprimé leurs points de vue de manière très colorée», a-t-il dit en expliquant qu'il serait indécent de répéter ces commentaires.

Son collègue Charlie Angus se montrait un peu moins certain. «Nous devons tous partir un jour, alors je ne m'en fais pas trop pour l'avenir. Mais je suis persuadé que je pourrai retourner dans ma circonscription et regarder les gens dans les yeux.»

Dans la journée, une délégation d'une quarantaine d'étudiants du collège Dawson s'était présentée sur la colline parlementaire pour demander aux parlementaires de maintenir le registre. Les jeunes ont chacun déposé un bouquet de marguerites sous la tour de la Paix. «C'est triste pour nous que ce débat ait encore lieu, explique Lisen Bassett. C'est insultant non seulement pour les victimes de Dawson, mais aussi ceux de Polytechnique et d'autres écoles. À Dawson, il n'y a pas de débat sur ce sujet. Nous sommes tous d'accord avec le registre.»

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Avec la collaboration de Guillaume Bourgault-Côté et de Robert Dutrisac
14 commentaires
  • Yves Petit - Inscrit 23 septembre 2010 07 h 11

    Le début de la fin

    Je ne suis pas convaincu de l'utilité réelle de ce registre, mais il peut certainement être amélioré. Le fait d'enregistrer les armes de chasse n'est en aucun une brimade de la liberté individuelle. C'est normal que les forces policières connaissent les propriétaires d'armes pouvant être utilisées pour commettre des massacres d'humains.

    De plus, ce registre est devenu un symbole et c'est très bien ainsi. C'est un outil de plus pour diminuer la violence dans notre société.

    Merci à tous les députés qui ont votés pour son maintien. Honte à tous les autres dépités. C,est le début de la fin pour harper et sa bande de red necks.

  • Roland Berger - Inscrit 23 septembre 2010 08 h 10

    Un revers éventuellement profitable

    Dans un premier temps, le résultat du vote d'hier constitue un revers pour Harper et compagnie Mais il est probable que ce revers leur assurera le vote des citoyens du nord des provinces, de l'Ontario à l'Alberta. Ces «habitants» veulent pouvoir acheter et utiliser des armes à feu à leur discrétion, à l'abri de tout contrôle gouvernemental.
    Roland Berger

  • Jeannot Vachon - Inscrit 23 septembre 2010 08 h 38

    La fin du régistre ?


    Une chose est sûre aujourd’hui. Autant les tenants que les opposants du régistre des armes à feu sont perdants. Il ne survivra pas et il ne mourra pas non plus. Le motif est qu’il n’a jamais existé. Au Canada nous n’avons pas de tel « régistre » mais un « registre » sans accent aigu. Mais peut-être en avons-nous un puisqu’on retrouve cette prononciation régulièrement chez les journalistes, même ceux de Radio-Canada. De même chez des chefs de parti au Canada et chez de nombreux politiciens.

    Est-ce qu’on va intégrer ce néologisme dans la nouvelle orthographe? Et si non, l’Office de la langue française va-t-il sévir?

    Notre maire à Québec doit être vraiment fier de savoir que tant de politiciens et de penseurs défendent avec ferveur un programme du nom de Régis. Quant à moi, je grince des dents à chaque fois que j’entends cette prononciation, surtout chez des personnes qui suivent ce dossier de près depuis des années, sans savoir comment s’écrit ce mot qui n’est quand même pas d’une grande complexité.

  • pierre savard - Inscrit 23 septembre 2010 08 h 40

    Déception

    Je suis déçu. Le registre des armes à feu est une pure perte d'argent. Mais le plus choquant est de voir la coalition socialiste (BQ-NDP - PLC) faire de grandes déclarations empreintes de grandeur, de sentimentalisme.... Un peu plus et je pleurais en écoutant Layton, Mulclair, Duceppe, Ignatieff....

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 23 septembre 2010 08 h 48

    La dérive de Poly

    En 2007, il y a une mort par arme d'épaule au Québec, un accident de chasse à Rimouski. Pourtant, tous les chasseurs doivent se soumettre aux 3 pages du questionnaire!

    Tout ça a commencé en 1989 avec la dérive de Polytechnique
    Dès le début on a biaisé. Biaisé le nom de l'assassin. Caché son éducation musulmane. Sous-estimée la violence que son père lui a fait connaitre. Sous-estimé son actée qui lui entrainait le rejet des femmes.

    Ensuite, on a mis le paquet sur les armes automatiques. On avait enfin la cause! Deux hystériques ont lancé une campagne démentielle, allant jusqu'à occuper le bureau d'Allan Rock.

    Les Libéraux ont fini par courber l'échine. La machine fédérale n'était vraiment pas prête. Au lieu de couter 2 millions, la dérive a couté 2 milliards. Combien de vie on aurait sauvé en dépensant 2 milliards pour la sécurité publique et la santé publique?

    Aujourd'hui on se retrouve avec un pays divisé entre les urbains et les ruraux. Belle réussite.

    Québec