Arctique, la nouvelle guerre froide

Un soldat canadien en exercice dans l’Arctique.
Photo: Source Défense nationale Un soldat canadien en exercice dans l’Arctique.

Mercredi matin, 28 juillet 2010. L'alarme sonne à la base militaire de Bagotville, au Saguenay. Deux avions de chasse CF-18 décollent d'urgence. Direction: le Grand Nord. Deux bombardiers russes TU-95 s'approchent sans permission de l'espace aérien canadien. En moins d'une heure, les chasseurs interceptent les avions russes, qui rebroussent chemin à 460 km au nord de Goose Bay.

Un incident isolé? Pas du tout. Pour le Canada et les États-Unis, qui partagent la surveillance du ciel dans le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD, en anglais), barrer la route des avions russes est devenu un exercice de routine. «Il y en a régulièrement. Aucun autre pays ne fait ça, on intercepte seulement des avions russes», explique le lieutenant Desmond James, joint par Le Devoir au quartier général du NORAD, au Colorado.

Entre 1999 et 2006, les chasseurs canadiens interceptaient en moyenne un avion russe par année. Mais depuis 2007, la Russie a recommencé ses patrouilles de souveraineté dans l'Arctique. Et Moscou joue avec les nerfs de ses voisins. En 2007, 17 interceptions d'avions russes ont été nécessaires. En 2008, les chasseurs canadiens sont intervenus 11 fois, puis 16 fois l'an dernier. Moscou a également largué des parachutistes sur le pôle Nord et fait un coup d'éclat en plantant son drapeau sur le fond marin.

À Ottawa, on ne cache plus son irritation. «On sera intraitables à l'égard de nos alliés et des autres pays qui ont des velléités en Arctique. On ne se laissera pas intimider», a récemment lancé le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon. À l'ambassade russe, on estime que le gouvernement canadien est bien «chatouilleux» et qu'il ne devrait pas en faire tout un plat.

La réplique du Canada se trouve dans l'exercice de sa souveraineté en Arctique. Et les gestes sont nombreux: achat de navires armés, création d'un centre d'entraînement de l'armée à Resolute Bay, construction d'un port en eaux profondes, exercices militaires d'envergure...

«Pour assurer la souveraineté du Canada dans le nord, on envoie des militaires, pas des dentistes!», lance au Devoir Lawrence Cannon en réponse aux critiques qui affirment qu'Ottawa contribue à militariser l'Arctique. Le Canada, précise-t-il, veut avant tout utiliser la voie diplomatique dans cette région.

Gonfler les muscles

À la fin de la guerre froide, au début des années 90, les pays arctiques (Canada, Russie, Danemark, Norvège, États-Unis) ont cessé de porter une attention militaire à cette région. Les budgets ont été réduits et les exercices des forces armées se sont espacés. Mais tout a basculé au tournant des années 2000.

Les changements climatiques, qui accélèrent la fonte des glaces, ouvrent de nouveaux fronts stratégiques, autant pour les abondantes ressources naturelles que pour le transport maritime. Le cercle arctique renfermerait 30 % des réserves de gaz et 13 % des réserves de pétrole non encore découvertes de la planète, selon l'Institut américain d'études géologiques. Une manne pour tous les pays, mais une obsession pour certains, comme la Russie, qui tire déjà 30 % de son PIB des ressources énergétiques dans le Nord.

«Les États arctiques peuvent bien parler de coopération sur toutes les tribunes, ils agissent comme si un conflit était à l'horizon. Ils sont clairement en train de se réarmer», affirme Robert Huebert, professeur à l'Université de Calgary et chercheur au Canadian Defense and Foreign Affairs Institute. Même si personne ne croit vraiment qu'un conflit va éclater dans l'Arctique, les agissements des pays limitrophes font sourciller, affirme M. Huebert, auteur d'une analyse publiée en mars dernier sur le sujet, The Newly Emerging Arctic Security Environment. Dans certains cercles, on emploie même les termes «nouvelle guerre froide» ou «course aux armements» pour décrire le phénomène, la menace nucléaire en moins.

Stéphane Roussel, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangères et de défense canadienne à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), affirme que ces termes sont trop forts pour décrire la situation de l'Arctique puisque les pays de la région se parlent et que la diplomatie est active. «La rhétorique est moins enflammée que lors de la guerre froide», dit M. Roussel.

N'empêche, il remarque un «dilemme de sécurité» depuis quelques années. «Les pays veulent défendre leurs intérêts dans l'Arctique et, quand l'un s'arme, les autres se disent qu'ils doivent en faire autant, au cas où. Même si souvent les politiciens veulent surtout flatter l'ego de leur population pour gagner des votes, le résultat est que tout le monde finit par s'insécuriser», dit M. Roussel, précisant que le Canada et la Russie utilisent à fond ce «nationalisme arctique» qui fait partie de l'identité des deux peuples. «En Europe, on trouve le Canada agressif.»

L'exemple russe

La Russie est un bon exemple du nouvel intérêt militaire pour l'Arctique. «Le réarmement dépasse de loin tous les autres pays de la région, dit Robert Huebert. On peut se demander où la Russie s'en va avec tout ça.»

Moscou prévoit acquérir de 5 à 10 nouveaux sous-marins d'attaque à propulsion nucléaire destinés à l'Arctique. D'ici 2030, six nouveaux porte-avions seront construits, dont la moitié sont destinés au Nord. Une nouvelle flotte de bombardiers à longue portée devrait entrer en service à partir de 2020. Sans compter que la Russie poursuit la construction de puissants brise-glace.

Le lieutenant-général Vladimir Shamanov, qui dirige le secteur de l'entraînement de l'armée russe, a d'ailleurs soutenu en juin 2008 que les changements géostratégiques forcent des ajustements. «Après la contestation des intérêts russes dans l'Arctique de la part d'autres pays, nous avons immédiatement lancé une révision de nos programmes d'entraînement militaire en raison de conflits potentiels dans l'Arctique», a-t-il dit.

La Russie joue les gros bras, mais il faut remettre ces intentions dans leur contexte, estime Joël Plouffe, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques. «La Russie a relancé son programme d'armement parce qu'elle veut montrer qu'elle est de nouveau une grande puissance. Mais je ne pense pas qu'il y ait de véritables menaces.»

La Norvège s'équipe


N'empêche, les voisins réagissent. La Norvège vient de relancer son programme d'armement destiné à l'Arctique, qu'elle considère comme sa priorité internationale. Cinq nouvelles frégates équipées de systèmes de combat perfectionnés ont été mises en service depuis 2003. Le Svalbard, un brise-glace muni d'un canon Bofor de 57 mm, a été équipé contre les attaques nucléaires, bactériologiques et chimiques, ce qui dépasse le niveau actuel de menace dans cette région. Tout comme le Canada, la Norvège a justifié l'achat à venir de 45 avions de chasse F-35 par le besoin d'affirmer sa souveraineté, entre autres dans l'Arctique.

Le 4 janvier dernier, la ministre norvégienne de la Défense, Grete Faremo, a affirmé qu'Oslo doit être prêt à toute éventualité. «La Russie a repris ses activités militaires dans des zones près des intérêts norvégiens, a-t-elle dit. Même si nous ne voyons pas cela comme une menace directe, nous devons suivre les développements et nous adapter.»

Même si les deux pays ont jusqu'à présent été en mesure de régler leurs différends par la voie diplomatique, y compris dans l'Arctique, l'ardoise de l'histoire est longue à effacer, explique Joël Plouffe. «La Norvège a été marquée par la guerre froide et la présence imposante de la Russie. C'est un réflexe naturel de s'armer.»

Le Danemark n'est pas en reste. Bien que Copenhague ait réussi, en 2008, à convaincre les autres nations de signer une déclaration qui promet de régler les conflits dans cette région par la voie diplomatique, le Danemark s'équipe lui aussi. Dans son Énoncé de défense publié l'an dernier, on peut lire que «la fonte de la calotte polaire due aux changements climatiques va augmenter l'activité humaine dans l'Arctique et changer significativement la géostratégie de la région, ce qui va nécessiter une présence accrue des forces armées».

Copenhague va donc déployer pour la première fois des chasseurs F-16 au Groenland. Les deux super brise-glace en construction seront capables d'être rapidement équipés d'un canon 76 mm et de dispositifs anti-sous-marins et antiaériens.

Washington attend


Et les États-Unis, qui touchent à la région grâce à l'Alaska? Une nouvelle directive sur l'Arctique a été publiée par le président Bush tout juste avant son départ. On y explique la nécessité de «défendre les intérêts de l'Amérique» dans cette région et on affirme vouloir renforcer les capacités de la Marine. Mais aucune acquisition spécifique n'a été annoncée. Il faut toutefois mentionner que Washington a déjà une flotte de sous-marins nucléaires capables d'opérer dans l'Arctique, ainsi que des brise-glace polaires. Récemment, Washington a positionné plusieurs nouveaux avions d'attaque F-22 en Alaska.

«Ce n'est pas une priorité pour Washington, explique Stéphane Roussel. Ils en ont plein les bras ailleurs, alors ils regardent ça du coin de l'oeil et font des ajustements mineurs. C'est pour ça que ça me fait bien rire quand le gouvernement Harper parle d'affirmer sa souveraineté dans l'Arctique, même contre les États-Unis. C'est facile de tenir tête à quelqu'un qui s'en fout un peu!»

Malgré toute cette activité militaire, le professeur Michael Byers demeure positif. Le spécialiste de l'Arctique à l'Université de la Colombie-Britannique affirme que la «coopération entre les pays est bonne», notamment dans le Conseil de l'Arctique. «Malgré toute l'agitation, je pense que le sens des responsabilités va l'emporter et qu'il n'y aura pas de grandes tensions», dit-il.

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