Lawrence Cannon en entrevue au Devoir - Tous les pays arctiques ont des responsabilités

Le ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon
Photo: Agence Reuters Blair Gable Le ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon

Le gouvernement Harper a fait de la souveraineté canadienne dans l'Arctique une priorité. Le Canada est non seulement actif sur le front diplomatique, il a aussi promis des investissements de plusieurs milliards de dollars pour augmenter le nombre de Rangers qui patrouillent le Nord, bâtir un centre de recherche, construire un centre d'entraînement des Forces canadiennes, un port en eau profonde, acheter des navires militaires...

Ottawa a aussi développé une stratégie intégrée pour le Nord, qui met l'accent sur quatre aspects: exercer la souveraineté; assurer le patrimoine naturel; améliorer la gouvernance; soutenir la croissance économique et sociale. Le Devoir a fait le point avec le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon.

Pourquoi l'Arctique est-il devenu si important depuis quelques années?

La fonte des glaces attire davantage l'attention sur cette partie du monde. Il y a des ressources naturelles abondantes, mais aussi le passage du Nord-Ouest, qui va retrancher plus de 7000 km de route aux navires entre l'Asie et l'Europe ou encore entre l'Asie et l'est de l'Amérique du Nord. Inutile de dire que c'est intéressant pour le transport maritime. Ce sont les deux raisons les plus importantes.

Pourquoi est-il important d'assurer notre souveraineté dans l'Arctique?

La réalité est que le Canada est une puissance arctique. On se préoccupe de cette région comme de l'ensemble du territoire canadien. Il est clair que les précédents gouvernements n'ont pas accordé suffisamment d'attention à ce territoire. On veut envoyer un message clair aux autres pays: nous allons être un joueur important dans l'Arctique.

Qu'est-ce qu'on fait concrètement pour assurer notre présence dans l'Arctique?

D'abord, soyons clairs: la souveraineté canadienne est fondée historiquement et juridiquement. Personne ne la remet en cause. Ce que nous faisons, c'est l'exercer de trois façons. D'abord en remplissant nos obligations internationales. On fait actuellement des recherches pour délimiter le plateau continental extérieur, ce qui permettra de revendiquer un plus grand territoire de fond marin et ainsi, éventuellement, d'y exploiter des ressources. Ce processus se terminera en 2013.

Ensuite, on exerce notre souveraineté avec une présence militaire de plus en plus importante. Finalement, on travaille au sein du Conseil de l'Arctique. On est l'un des pays fondateurs et on attache beaucoup d'importance à ce forum. On y parle de tous les enjeux, notamment de sauvetage en cas de détresse.

Les Russes, les Danois et les Norvégiens, entre autres, ont une nouvelle doctrine militaire pour l'Arctique. Les pays achètent de l'équipement militaire à un rythme soutenu pour opérer dans cette région. Même le Canada a annoncé l'acquisition de navires de combat. Est-ce qu'on assiste à une course aux armements autour de l'Arctique?

Non. Et je ne suis pas inquiet. À la réunion du Conseil de l'Arctique d'Ilulissat, au Groenland, en 2008, les pays se sont entendus pour développer l'Arctique avec les lois et conventions internationales, donc par la diplomatie. Ceux qui prétendent qu'il y a une militarisation de la zone font fausse route.

Même si la voie privilégiée est la diplomatie, est-ce que l'énergie de certains pays dans cette région, notamment les démonstrations de force de la Russie, ne force pas les autres nations à réagir?

La fonte des glaces va précipiter une présence accrue de navires de tous les pays. Il y a aussi les ressources naturelles abondantes. Mais cette militarisation dont vous parlez n'est pas aussi importante que certains le disent. Ça ne nous empêche pas de mener des exercices militaires et de montrer une présence de plus en plus forte dans cette région. Pour assurer la souveraineté du Canada dans le Nord, on envoie des militaires, pas des dentistes! Tous les pays le font, y compris la Russie. J'ai dénoncé les agissements des Russes, notamment quand ils ont envoyé des parachutistes au pôle Nord. Mais ça ne m'inquiète pas plus qu'il ne le faut. J'ai confiance en la diplomatie. Tout le monde a des responsabilités.

Quel est le rôle de l'OTAN dans le contexte actuel?


Je ne vois pas de menace militaire dans l'Arctique, alors on ne voit pas pourquoi l'OTAN devrait accroître son rôle dans cette région. On est engagé dans une résolution pacifique des conflits à venir.

Les États-Unis et le Canada mènent des recherches ensemble pour cartographier le fond marin de l'Arctique. Pourtant, les États-Unis et le Canada ne s'entendent pas sur la souveraineté d'une portion de la mer de Beaufort...

La frontière maritime entre le Canada et les États-Unis dans la mer de Beaufort est une source de discorde, c'est vrai. Mais Hillary Clinton [NDLR: secrétaire d'État américaine] et moi avons convenu d'avoir un dialogue d'experts. Des spécialistes des lois internationales et de la délimitation du plateau continental ont commencé à faire le travail. Depuis le 5 août, le brise-glace canadien Louis Saint-Laurent et le brise-glace américain Healy sont en mission le long de cette zone fortement contestée et travaillent conjointement. On va être plus proactifs dans les prochaines années pour tenter de trouver une solution permanente aux désaccords qu'on a avec nos voisins.

Pourquoi ne pas étendre la portée de NORAD à la surveillance maritime? Ou alors créer un nouvel organisme du même genre qui permettrait de partager la responsabilité de la surveillance maritime dans l'Arctique avec les États-Unis?

Le Canada protège son territoire souverain et les États-Unis font la même chose. On est en mesure d'assurer seuls la surveillance de ce territoire, on le fait depuis des années. Alors, je n'en vois pas la nécessité.

Pourquoi ne pas faire de l'Arctique un énorme parc naturel mondial où il serait impossible d'exploiter les ressources naturelles? On protégerait ainsi la nature et on ferait baisser la tension entre les pays...

C'est une solution intempestive. La loi des mers et les conventions internationales doivent s'appliquer. Contrairement à l'Antarctique, qui est une masse de terre qui n'appartient à personne, l'Arctique est une masse d'eau bordée par des pays qui ont des juridictions maritimes.

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