La ruée vers le Nord

Le Canada veut envoyer un message clair aux autres pays: nous allons être un joueur important dans l’Arctique.<br />
Photo: Défense Nationale Le Canada veut envoyer un message clair aux autres pays: nous allons être un joueur important dans l’Arctique.

Les armateurs de la planète rêvent du mythique passage du Nord-Ouest depuis des décennies. La voie maritime, qui relie la baie de Baffin au détroit de Béring, ferait économiser 7000 kilomètres aux navires entre l'Asie et l'Europe.

Or les changements climatiques rapprochent les navigateurs de leur rêve. Le passage du Nord-Ouest est ouvert de plus en plus longtemps durant l'été. L'an dernier, 30 navires ont emprunté ce passage. Cette année, la garde côtière en a dénombré 50 jusqu'à présent. «Dire qu'on pensait que c'était une grosse année en 2009!», lance Jean-Pierre Lehnert, le responsable du trafic maritime à Iqaluit. Il précise que ce chiffre ne comprend pas les bateaux de croisière et autres plaisanciers de plus en plus nombreux qui vont admirer le Nord pendant la belle saison.

En fait, pendant de longues semaines en été, le paysage a carrément changé de couleur. «On cherche de la glace et on ne la trouve pas! C'est incroyable à quel point l'Arctique se réchauffe», lance au bout du fil Michael Byers, professeur à l'Université de la Colombie-Britannique. Le Devoir a joint ce spécialiste de l'Arctique... dans l'Arctique, où il était cette semaine en mission d'études sur un bateau avec des étudiants.

Les scientifiques ne s'entendent pas sur la date à laquelle le passage du Nord-Ouest sera navigable à l'année. Certains parlent de 2050, d'autres de 2030. Mais de plus en plus d'experts reconnaissent que ces prévisions sont probablement trop conservatrices. Louis Fortier, directeur du réseau scientifique ArcticNet, parle de 2020. «La glace pluriannuelle, très épaisse, fond rapidement. Or c'est elle qui détermine si le passage est praticable à l'année ou pas. Les brise-glace ou les nouveaux navires à coque renforcée peuvent circuler dans la glace annuelle, d'un ou deux mètres d'épaisseur.»

Les États-Unis, la Russie, la Norvège, le Danemark, la Chine et le Japon ont les yeux rivés sur ce détroit. Des armateurs de la Chine, du Royaume-Uni, de l'Afrique du Sud et de la Corée, qui n'ont pourtant pas de territoire arctique à proximité, ont commencé à construire des navires pour naviguer dans la glace.

Activité humaine en forte progression

Le transport maritime, le tourisme, l'exploitation des ressources naturelles et éventuellement la pêche (les eaux de plus en plus chaudes poussant les espèces vers le nord) vont amener davantage d'humains dans l'Arctique. Et qui dit humains dit possibles catastrophes, détresses, activités de contrebande, terrorisme...

«L'évolution de la région dans son ensemble aura des répercussions majeures pour le Canada», peut-on lire dans l'Énoncé de politique étrangère du Canada pour l'Arctique, dévoilé hier à Ottawa. D'ailleurs, la plus grande menace dans l'Arctique n'est pas la militarisation de la région et la rhétorique guerrière des pays limitrophes, notamment de la Russie et du Canada, soutient Michael Byers. «C'est la criminalité, notamment les trafiquants de drogue et d'humains, ou encore le terrorisme», dit-il. M. Byers se réjouit, comme la plupart des spécialistes, de voir que le gouvernement fédéral prend son rôle de plus en plus au sérieux dans l'Arctique.

Gouvernement hyperactif


Depuis 2006, le gouvernement Harper a annoncé une série d'investissements pour affirmer son emprise sur la région. Parmi les plus importants, on note la création d'un centre d'entraînement pour les Forces canadiennes à Resolute Bay, la construction d'un port en eau profonde à Nanisivik, l'achat d'un brise-glace d'ici 2017, l'augmentation de l'effectif des Rangers, qui passeront de 4100 à 5000 membres, l'érection d'un centre de recherche et la construction de six à huit navires de patrouille extracôtiers munis de canons et pouvant naviguer dans des glaces d'un à deux mètres d'épaisseur (d'ici 2015).

Les exercices militaires sont aussi plus imposants et plus nombreux. Cette année, l'opération Nanook, en cours depuis le 5 août près de Resolute Bay, déploie plus de 900 soldats canadiens (dont les forces spéciales). Les États-Unis et le Danemark participent également à l'opération cette année. Un exercice qui vise à pratiquer différents scénarios, notamment en cas de catastrophe.

Dans l'énoncé de politique sur l'Arctique dévoilé hier, on peut lire: «La coopération, la diplomatie et le respect des lois internationales ont toujours été l'approche privilégiée du Canada. Mais en même temps, nous n'allons jamais faire de compromis pour protéger notre Nord.»

Une petite pointe qui a fait sourciller. «On devrait laisser tomber notre rhétorique musclée et arrêter de jouer les gros bras avec nos voisins arctiques comme le fait le gouvernement Harper, c'est inutile», tranche Joël Plouffe, spécialiste de l'Arctique à la Chaire Raoul-Dandurant en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Même son de cloche chez Stéphane Roussel, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en politique étrangère et de défense canadienne à l'UQAM. «C'est bien que le gouvernement se préoccupe de l'Arctique, mais notre choix de mots fait que les autres pays sont un peu inquiets. Nous, on parle de l'agressivité des Russes, mais en Europe, on juge que c'est le Canada qui est agressif!»

Le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, se veut toutefois rassurant. «Il faut une approche globale, pas seulement militaire», dit-il.

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1 commentaire
  • outback - Inscrit 22 août 2010 13 h 18

    que va-t-il rester

    Que va-t-il rester quand viendra le temps "d'exploiter"le GRAND nord? probablement pas grand chose. Les changements climatiques attirent des catastrophes sans précédent qui se succèdent sans discontinuer et les territoires présentement relativement épargnés à ce jour ne perdent rien pour attendre. Le vent, le feu et l'eau ont commencé leur oeuvre de destruction (ou de nettoyage, c'est selon) et rien ne va les arrêter. Le temps des paroles est passé.