Revue de presse - Les portes closes

On ne pourra pas dire que la presse canadienne-anglaise est déconnectée. Selon un sondage tout frais de la firme Angus Reid, une solide majorité de Canadiens (63 %) auraient souhaité que le bateau transportant 492 Tamouls soit forcé à rebrousser chemin. La presse anglophone en pense généralement autant.

La chaîne SunMedia a même blâmé les Nations unies pour avoir félicité le Canada qui, dans le respect de la loi, étudiera chaque demande à son mérite, des demandes que SunMedia attribue à des «fraudeurs, des envahisseurs qui passent par la porte arrière et, sans aucun doute, quelques terroristes liés aux sanglants Tigres tamouls». À son avis, le Canada souffre de naïveté, car demander l'asile à l'issue d'un voyage organisé par des «criminels et des terroristes» est un crime en soi. Dans un autre éditorial, la chaîne affirme sans ambages qu'aucun des passagers n'est un véritable réfugié et que leur but n'est rien d'autre que de former un gouvernement des Tigres tamouls en exil et de garder ce mouvement en vie en sol canadien.

Le Chronicle-Herald, d'Halifax, est un des journaux qui préconisent le renvoi de bateaux comme le MV Sun Sea. Sa prémisse est simple. «La souveraineté canadienne est un concept dénué de sens si des organisations criminelles étrangères peuvent dicter qui entre dans ce pays et comment», écrit l'équipe éditoriale. Le gouvernement doit par conséquent agir avec fermeté pour décourager ce genre de trafic, poursuit-elle, d'autant plus que les Tigres tamouls seraient derrière ce voyage, en prépareraient d'autres et que quelques-uns de leurs leaders se seraient infiltrés parmi les 492 passagers.

On respire

Le Globe and Mail souhaite au contraire que le ton baisse et que la règle de droit prévale. À son avis, les passions alimentées par l'arrivée des 492 Tamouls ne devraient avoir aucun effet sur le traitement de leur demande. Chaque cas doit être jugé selon son mérite, comme le prévoit la loi et sans égard aux impressions que tentent de créer le gouvernement ou les groupes de défense des réfugiés. «La sécurité dans un pays qui sort d'un conflit est fluide et complexe. Il revient à la [Commission de l'immigration et du statut de réfugié], et non pas aux politiciens ou à d'autres, d'évaluer chacune des demandes», rappelle le Globe en conclusion.

Barbara Yaffe, du Vancouver Sun, se montre compréhensive à l'endroit de ceux qui manifestent une certaine hostilité envers ces Tamouls. Ils en sont là, pense-t-elle, parce qu'ils se sentent impuissants devant l'arrivée de ces «boat-people», les lois canadiennes et internationales exigeant que leur demande soit étudiée, peu importe les gestes illégaux posés pour arriver au pays. En plus, ils ont droit à une série de services publics payés par les contribuables canadiens. Les gens se demandent aussi pourquoi ces migrants ont choisi le lointain Canada au lieu d'un pays plus près du Sri Lanka, comment ils ont payé leur passage et pourquoi, étant donné le danger qu'ils disent fuir, si peu de femmes et d'enfants étaient à bord du MV Sun Sea. Et même s'ils sont persécutés, des millions d'autres à travers le monde vivent la même chose. Selon Yaffe, rien de tout cela ne justifierait de traiter ces Tamouls de façon inhumaine ou injuste, mais tout cela explique la froideur de l'accueil offert par bien des Canadiens.

Aparté

La sortie de l'ombudsman des vétérans cette semaine et la mise à l'écart de l'officier de la GRC responsable du registre des armes à feu ont alimenté la chronique sur le style de leadership de Stephen Harper. De tout cela, un thème ressort: l'homme ne tolère pas la dissidence et «son obsession à faire taire ses critiques l'emporte maintenant sur toute autre considération», résume l'Ottawa Citizen.

Dans une analyse fort intéressante, Andrew Coyne, du magazine Macleans, note combien l'aversion que les conservateurs ont pour les élites est en train de prendre des proportions démesurées, l'affaire du recensement en étant la dernière manifestation. Selon les sondages, une majorité de Canadiens trouvent que le pays va dans la bonne direction, contrairement au gouvernement. Cet écart démontre que la façon de gouverner des conservateurs pose problème, dit Coyne. «Les conservateurs ignorent généralement le consensus des experts sur une foule de sujets — criminalité, fiscalité, changements climatiques — mais c'est plus que cela. Ils veulent qu'on le sache qu'ils l'ignorent. L'antagonisme affiché à l'égard des experts, et pour les gens éduqués, caractérise le style conservateur.» Selon Coyne, les conservateurs de Harper vont plus loin que leurs prédécesseurs puisqu'ils réfutent même l'avis des experts supposément de leur bord. «Le résultat est une forme unique et mesquine de conservatisme, celui qui ne veut rien savoir», dit Coyne, qui parle d'une diabolisation des intellectuels et des experts jamais vue, même sous Thatcher ou sous Reagan, d'une forme de lutte des classes fondée sur le niveau du savoir. Le journaliste s'inquiète du mépris qu'alimentent les conservateurs, mais se réjouit de l'échec de leur approche. Ce qui les laisse «sans convictions ni stratégie, sans principe ni expédient», et Stephen Harper dépouillé de sa réputation d'homme de principes et de fin stratège, conclut Coyne.

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mcornellier@ledevoir.com

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