Recensement - Clement a menti, selon l'opposition

Ralph Goodale
Photo: Ralph Goodale

Ottawa — Les partis d'opposition à Ottawa accusent le ministre Tony Clement d'avoir menti en laissant entendre que Statistique Canada était d'accord avec les changements apportés au recensement. Ils mettent maintenant au défi le gouvernement conservateur de rendre publics les avis qu'il avait reçus de l'agence.

«Il en va de l'honnêteté du gouvernement», a déclaré le libéral Ralph Goodale en conférence de presse hier. «Avec la déclaration de M. Sheikh, on sait maintenant que cette affirmation était clairement fausse. Il n'a pas dit la vérité aux Canadiens.»

Mercredi soir, le statisticien en chef de Statistique Canada, Munir Sheikh, a démissionné parce qu'il se disait incapable de défendre la décision d'Ottawa de rendre le recensement volontaire. «Une enquête volontaire peut-elle remplacer un recensement obligatoire? Elle ne le peut pas», a-t-il écrit. Pourtant, depuis des semaines, le ministre de l'Industrie répétait que Statistique Canada était d'accord avec le fait de ne plus obliger les Canadiens à remplir le formulaire long du recensement lorsqu'ils le reçoivent.

Des sources internes ont indiqué au cours des derniers jours que Statistique Canada avait déconseillé au gouvernement d'aller de l'avant. Devant son insistance à rendre volontaire le recensement, l'agence n'aurait eu d'autre choix que de proposer des moyens pour atténuer les impacts négatifs de cette décision. Les libéraux ont donc déposé une demande d'accès à l'information afin d'obtenir les avis formulés par Statistique Canada lorsque le gouvernement conservateur lui a passé sa commande.

Au NPD, on s'insurge contre la rhétorique utilisée par les conservateurs pour justifier leur décision, une rhétorique qui a des relents de théorie du complot et qui est empruntée aux mouvements libertariens les plus marginaux.

«J'ai participé à un panel avec [le député conservateur] Pierre Poilièvre qui demandait pourquoi le gouvernement voulait savoir à quelle heure les gens quittaient leur domicile le matin», raconte le député Charlie Angus. «Il disait: "Ne devriez-vous pas être inquiets?" et je lui ai dit: "Pierre, que crois-tu? Qu'ils vont te voler ta télévision pendant que tu es parti?!" C'est une chose d'avoir ce genre de théories marginales sur YouTube. C'en est une autre que des gens au bureau du premier ministre l'utilisent pour miner la crédibilité de cette institution.»

Le bureau du premier ministre a fait une déclaration indiquant que «les Canadiens ne veulent pas que le gouvernement sonne à leur porte à 22h pendant qu'ils sont occupés dans leur chambre à lire, par exemple, parce que celui-ci veut savoir combien de chambres leur maison compte». Selon Charlie Angus, ils essayent ainsi «d'insinuer que si vous ne remplissez pas ce formulaire, vous serez traînés de force dans un camp de rééducation pour les dissidents du recensement».

Autant Ralph Goodale que Charlie Angus ont rappelé qu'un large éventail de gens ont contesté la décision d'Ottawa: les chercheurs, certes, mais aussi les provinces et les municipalités, les chefs d'entreprise autant que les syndicats, le milieu médical, les groupes de défense des personnes handicapées, les francophones en situation minoritaire comme les anglophones du Québec, etc. À l'opposé, rappelle M. Angus, le ministre a dit que sa décision visait à protéger les «objecteurs de conscience». «Dire que tous ces gens ne savent pas de quoi ils parlent, mais d'écouter à la place cette frange marginale du Parti conservateur est irresponsable», estime le député néodémocrate.

L'opposition estime que cette crise autour du recensement a été créée de toutes pièces par le Parti conservateur puisque personne ne se plaignait du recensement avant. Le député de Beauce, Maxime Bernier, a prétendu qu'il recevait 1000 plaintes par jour à ce sujet lorsqu'il était ministre de l'Industrie, mais il a par la suite indiqué qu'il n'en avait conservé aucune. «Maxime Bernier semble avoir bien de la difficulté à garder l'oeil sur ses documents», a raillé Ralph Goodale. Il a traité le gouvernement de «régime de Néandertal» parce qu'il refuse de voir la valeur des données et des faits dans le processus décisionnel.

Le Comité de l'industrie siégera la semaine prochaine pour entendre l'avis de différents utilisateurs des données du recensement. Le Bloc québécois s'est réjoui d'avoir pu inviter M. Sheikh à comparaître.

Une affaire d'indépendance

Les partis d'opposition s'inquiètent par ailleurs pour la succession de Munir Sheikh à Statistique Canada. Ils estiment que personne ne voudra prendre sa relève. «Personne ne voudra accepter le poste de marionnette en chef du gouvernement afin de générer des données avec une méthodologie qu'il sait ne pas être fiable et en laquelle aucun statisticien ne pourrait avoir confiance», croit Ralph Goodale. Pour l'instant, c'est Wayne Smith, le statisticien en chef adjoint responsable du secteur du commerce et des entreprises, qui assure l'intérim.

Ironiquement, en juin 2009, Statistique Canada avait été invitée à Genève par les Nations unies il y a un an pour parler de l'importance de préserver l'indépendance des agences statistiques dans le monde. Statistique Canada y a été érigée au rang de modèle. C'est ainsi que l'agence canadienne a donné une conférence intitulée «La relation entre les statisticiens et les politiciens: la façon canadienne de maintenir l'indépendance tout en répondant aux demandes de données».

Statistique Canada faisait valoir que pour être crédible, elle devait être indépendante des décideurs. Mais pour être pertinente, elle devait aussi être en contact avec ces mêmes décideurs afin de leur fournir des données leur étant utiles.

«L'objectif idéal est d'atteindre une forme d'intimité indépendante avec la branche politique du gouvernement, disait le texte de la conférence. La Loi canadienne sur la statistique a créé Statistique Canada en tant qu'organisation indépendante. Toutefois, dans un objectif d'imputabilité, la Loi fait que Statistique Canada rend des comptes au Parlement par l'entremise d'un ministre qui est désigné responsable de Statistique Canada.»

Cette idée de l'indépendance est si forte que cette portion de la conférence se concluait sur cette prophétie: «Le rempart ultime de l'indépendance de Statistique Canada est l'engagement personnel du statisticien en chef de la protéger. Si l'indépendance de l'agence devait faire l'objet d'une attaque significative, le recours ultime du statisticien en chef serait la démission publique.»

Mercredi, le ministre Clement a soutenu en entrevue avec le Globe and Mail que Statistique Canada n'était pas indépendante. «Ils se rapportent à un ministre», avait-il affirmé.

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