Le patron de Statistique Canada claque la porte

Tony Clement
Photo: Agence Reuters Tony Clement
«J'aimerais profiter de l'occasion pour faire un commentaire sur un aspect technique d'ordre statistique qui est devenu un sujet de discussion dans les médias. Cela est relatif à la question: une enquête volontaire peut-elle remplacer un recensement obligatoire? Elle ne le peut pas.»

M. Sheikh va ainsi le plus loin qu'il peut aller pour dénoncer la décision du gouvernement conservateur sans contrevenir à son devoir de réserve en tant que fonctionnaire. Sa déclaration fait bien comprendre que ce devoir et ses connaissances en matière de statistiques n'étaient plus conciliables.

«Je ne peux divulguer ni faire de commentaires sur ces conseils parce que cette information est protégée par la loi. Toutefois, le gouvernement peut rendre cette information publique s'il le souhaite. J'ai toujours honoré mon serment et mes responsabilités en tant que fonctionnaire, ainsi que celles qui découlent de la Loi sur la statistique.»

Le ministre de l'Industrie, Tony Clement, a dit regretter ce départ qui ne le fait toutefois pas changer d'avis. «L'approche du gouvernement vise à trouver un meilleur équilibre entre le besoin de colliger des données et celui de protéger la vie privée des Canadiens.»

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper a décidé que le formulaire long du recensement de 2011 ne sera plus obligatoire. Depuis, à peu près tous les utilisateurs des résultats du recensement ont critiqué cette décision, disant craindre qu'ils ne soient plus aussi fiables parce que certaines catégories de personnes n'y répondront plus.

Plus tôt dans la journée hier, Munir Sheikh devait s'adresser en personne aux employés, entre 14h et 15h, et répondre à leurs questions. Ceux refoulés aux portes par manque d'espace auraient pu suivre le tout en direct sur le réseau intranet de l'agence. Mais voilà, une heure avant, un courriel énigmatique était envoyé à tous.

«À la lumière de la couverture médiatique d'aujourd'hui [hier], j'annule la rencontre prévue, écrivait-il. Je réfléchis à [l'avenir de] mon poste et à celui de l'agence et je vous reviendrai sous peu.»

Le but de l'échange avec les employés était de clarifier la position officielle de Statistique Canada: le ministre Tony Clement a soutenu à répétition que l'agence était d'accord avec sa décision, alors que plusieurs sources internes ont indiqué que tel n'était pas le cas.

Hier matin encore, le ministre a déclaré en entrevue avec le Globe and Mail que sa décision avait été le fruit d'un «consensus» entre lui et Munir Sheikh. «J'ai le droit de croire que lorsqu'un sous-ministre — dans ce cas-ci, le statisticien en chef — me fournit une série d'options, qu'il est à l'aise avec ces options.» Il concédait toutefois que Statistique Canada serait allée de l'avant avec le statu quo n'eut été de sa demande de rendre le recensement volontaire.

Des sources internes ont plutôt indiqué que Statistique Canada avait déconseillé au ministre d'aller dans cette voie. Ce n'est que devant son insistance d'aller de l'avant que l'agence aurait fourni au ministre des suggestions pour en atténuer l'impact négatif, soit d'augmenter le nombre de récipiendaires du formulaire long et de lancer une vaste — et coûteuse — campagne de publicité.

Cette mauvaise représentation des échanges entre MM. Clement et Sheikh aurait eu raison de la réserve de ce dernier.

Hier soir, M. Clement a reconnu dans sa déclaration que Statistique Canada aurait préféré conserver le recensement dans sa forme obligatoire historique.

Pas d'indépendance

Dans cette entrevue avec le Globe and Mail, le ministre Clement a rappelé que Statistique Canada n'était pas une agence indépendante. «Ils ne le sont pas, même si certains d'entre eux aimeraient parfois le croire. Ils se rapportent à un ministre.» M. Clement a refusé de dire si Munir Sheikh lui avait manifesté son désaccord quant au caractère volontaire du formulaire long de recensement.

Le prédécesseur de M. Sheikh, Ivan Fellegi, a déclaré en entrevue qu'il n'aurait pas accepté de présider aux changements apportés au recensement par les conservateurs. «Je n'aurais pas voulu être associé à cette décision, a-t-il déclaré au Devoir la semaine dernière. Je ne veux pas faire paraître mon successeur sous un mauvais jour, mais pour ma part, j'aurais démissionné. C'est une décision qui, d'un point de vue technique, n'est pas défendable et avec laquelle je n'aurais pas voulu être associé. On dépensera plus d'argent pour recueillir moins de données.»

M. Fellegi a été à la tête de Statistique Canada pendant 23 ans. M. Sheikh, un économiste et fonctionnaire de carrière ayant servi autant sous les gouvernements libéraux que conservateurs, a pris la relève en 2008.

D'autres critiques

Le chef du Parti libéral, Michael Ignatieff, voit dans la prise de bec du gouvernement avec Munir Sheikh la preuve d'une «ingérence politique ridicule». «C'est un dérapage idéologique. [...] Je suis consterné qu'un dirigeant de Statistique Canada s'interroge sur son avenir», a-t-il déclaré à Batiscan, en Mauricie, où il s'est arrêté dans le cadre de la portion québécoise de sa tournée estivale pancanadienne.

Notons que le gouvernement du Québec s'apprête à envoyer deux lettres à Ottawa pour manifester son désaccord sur la question du recensement, une de la part du ministre Claude Béchard à titre de ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, l'autre du ministre Raymond Bachand à titre de responsable de la statistique au Québec. Le sujet a d'ailleurs été mis à l'ordre du jour de la rencontre annuelle du Conseil de la fédération par le Manitoba, qui en est l'hôte cette année. Québec se dit satisfait de cette décision.

Un autre groupe a par ailleurs dénoncé la décision d'Ottawa. Cette fois il s'agit du Quebec Community Groups Network, qui défend les intérêts des minorités anglophones du Québec. Le groupe a déposé une plainte auprès du commissaire aux langues officielles, Graham Fraser.

Un sondage effectué en ligne par la firme Ipsos indique que 51 % des Canadiens s'opposeraient à la décision des conservateurs, contre 49 % qui l'appuient. Au Québec, ce taux d'appui atteindrait même 62 %.

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Avec la collaboration d'Isabelle Porter

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