Huit questions pour décrire une société ?

Population
Photo: - Le Devoir Population
«À Statistique Canada, on a une blague qui dit qu'il n'y a chez nous qu'un seul péché mortel: dévoiler des informations confidentielles. Tout le reste n'est que péché véniel», lance Ivan Fellegi en entrevue avec Le Devoir. M. Fellegi a été, de 1985 à 2008, statisticien en chef à Statistique Canada. Selon lui, la peur des gens de voir des informations sensibles entre les mains d'un organisme étatique n'a pas sa place.

«Statistique Canada est obsédée par les questions de vie privée. Jamais, jamais, n'y a-t-il eu un cas de fuite d'informations pouvant être reliées à une personne. Jamais.»

Le gouvernement conservateur a décidé que le formulaire long du recensement, celui dans lequel on interroge les gens sur la langue qu'ils parlent à la maison et au travail, leur origine ethnique, leurs revenus ou leur moyen de transport, ne sera plus obligatoire.

«Le gouvernement du Canada a reçu des plaintes de citoyens qui trouvaient que le questionnaire détaillé constituait une atteinte à leur vie privée. Le gouvernement ne croit pas que les Canadiens doivent fournir à Statistique Canada des renseignements tels que le nombre de chambres à coucher dans leur maison, l'heure à laquelle ils quittent leur domicile pour se rendre au travail ou la durée du trajet entre leur maison et leur travail», a indiqué par communiqué de presse le ministre de l'Industrie, Tony Clement.

Le Commissariat à la protection de la vie privée a pourtant indiqué cette semaine qu'il n'avait reçu qu'une plainte lors du recensement de 2001 et seulement deux en 2006. Cela n'est pas représentatif, croit Tony Clement. «Si l'intrusion du gouvernement vous préoccupe, vous ne serez pas enclins à vous plaindre auprès d'un autre organe gouvernemental, a expliqué le ministre en entrevue avec le Globe and Mail. Je dis cela sans préjudice pour la commissaire à la protection de la vie privée, mais la plupart des gens ne comprennent pas qu'elle est indépendante.»

Affaire de Constitution

La Constitution canadienne exige la tenue d'un recensement tous les dix ans dans le but de répartir les sièges à la Chambre des communes. Pour mettre fin à cette obligation, il faudrait lancer une ronde constitutionnelle...

Rien n'oblige toutefois le gouvernement à aller plus loin qu'un simple décompte. Et c'est à peu près tout ce que permettent de faire les huit questions du formulaire court (nom, sexe, âge, état matrimonial, liens entre les occupants, langue maternelle). Le gouvernement estime que c'est suffisant pour «tracer un portrait démographique de notre pays. Les questions nécessaires à l'atteinte de cet objectif font partie du questionnaire abrégé», dit le communiqué de Tony Clement.

La Grande-Bretagne songe à cesser son recensement décennal, même si celui de 2011 tient toujours. Plusieurs pays l'ont déjà fait, dont l'Allemagne, le Danemark, les Pays-Bas et la Norvège. Mais dans ces pays, les informations sont déjà consignées dans des registres gouvernementaux exhaustifs.

Au Danemark, les citoyens reçoivent un numéro d'identification universel utilisé pour payer leurs impôts, obtenir des soins de santé et transiger avec leur banque, leur compagnie d'assurances, les douanes et la police. Le citoyen y est fiché par l'État, contrairement à ce qui se fait au Canada, où l'étanchéité entre les registres est maintenue.

Pour Jean-Guy Prévost, professeur à l'Université du Québec à Montréal et un des rares spécialistes des questions de recensement, c'est là le grand paradoxe, les recensements étant infiniment moins «inquisiteurs». «Avec des registres de la population bien faits, le gouvernement suit la population bien plus étroitement qu'il ne peut le faire par un recensement. Surtout que, très rapidement dans le processus, l'information est séparée du nom des personnes. On ne veut pas vraiment savoir si Mme Buzzetti est d'origine italienne, mais plutôt combien de personnes d'origine italienne il y a dans un quartier donné.»

Arme de guerre

Le professeur donne l'exemple des Pays-Bas dont les registres sont extrêmement complets. «Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands ont utilisé ces registres pour arrêter les Juifs.» Mais les recensements ne sont pas sans faille. Aux États-Unis, en 1942-1943, sous la pression de l'armée et du président, le Census Bureau avait finalement accepté de révéler l'emplacement approximatif des personnes d'origine japonaise afin de faciliter leur expulsion. «C'est la grande tache dans l'histoire du Census Bureau des États-Unis.»

La résistance américaine aux recensements persiste. Le courant libertarien traditionnel, porté par le Tea Party, y est pour quelque chose, croit Jean-Guy Prévost. Les agents du recensement qui font du porte-à-porte ces jours-ci pour convaincre les 48 millions de récalcitrants ont d'ailleurs fait l'objet de plus de 400 menaces et agressions. Dans une douzaine de cas, des coups de feu ont même été tirés.

Ivan Fellegi rappelle que le taux de réponse naturel à un recensement canadien n'est que de 70 % les «bonnes» années. Ce n'est qu'après de multiples démarches auprès des récalcitrants qu'il passe à environ 97 %. «Quand on fait un suivi pour demander aux gens de répondre au questionnaire, ils nous demandent: "Suis-je obligé?" Si on leur dit non, la réponse sera: "Alors, non merci"!»

Ce taux de 70 % explique toute la grogne générée par la décision d'Ottawa. Les gens moins susceptibles de répondre sont les autochtones, les immigrants récents ou encore les personnes moins éduquées ou défavorisées. L'échantillon du recensement sera donc biaisé: en grossir la taille, comme le propose Ottawa, n'y changera rien, avertit M. Fellegi.

Call me Canadian

Le recensement est toujours sujet à de grands débats. Tour à tour, l'agriculture, la religion, la race, la couleur de la peau ou la langue ont soulevé les passions. Au début, raconte Jean-Guy Prévost, les agriculteurs craignaient que l'État n'utilise les données pour évaluer leurs terres et ajuster la taxation.

Dans les années 1800, c'est l'Église catholique qui s'occupait du recensement. Quand, dans un mariage confessionnel mixte, les parents déclaraient une religion autre que la catholique pour leurs enfants, l'Église considérait qu'il s'agissait d'une erreur et les «convertissaient» dans les registres! Il y avait aussi une chicane entre protestants et catholiques pour savoir qui pouvait compter dans ses rangs les Grecs orthodoxes, chacun voulant gonfler son armée de fidèles.

La question sur l'origine ethnique a aussi créé bien des remous. Estimant que tout le monde, sauf les autochtones, était le fruit de l'immigration, Statistique Canada n'offrait pas l'origine «canadienne» dans son choix de réponses. Les 10 réponses les plus fréquentes étaient listées, ainsi qu'une case «autre» que le répondant pouvait remplir à sa guise. Des Ontariens ont alors lancé la campagne «Call me Canadian». Elle a été si populaire que l'option «Canadian» s'est hissée au 10e rang, forçant Statistique Canada à offrir ce choix de réponse en 1996.

Cela a créé une telle distorsion que cette question n'est plus utile, croit M. Prévost. «Cela a eu pour effet de diminuer le nombre de gens d'origine française.» La preuve? «C'est au Lac-Saint-Jean que, toute proportion gardée, le choix "Canadian" a été le plus populaire!»

La question sur la langue parlée à la maison a été ajoutée au formulaire long en 1971 dans la foulée de la commission Laurendeau-Dunton. Mais ce n'est que 30 ans plus tard qu'une question a enfin été posée sur la langue parlée au travail. «Ça permet de voir qu'il y a moins de gens qui parlent le français au travail qu'il y a de gens qui parlent le français à la maison, et encore moins que de gens dont c'est la langue maternelle», explique M. Prévost. Ces données permettent de chiffrer l'assimilation.

Données jamais révélées?


Un autre changement apporté au recensement de 2011, et passé inaperçu, est celui de l'utilisation des données nominatives dans le futur. Les données des recensements de 1851 à 1901 ont été mises à la disposition des chercheurs et généalogistes 92 ans plus tard, leur permettant de suivre l'évolution socioéconomique de familles types.

La pratique a ensuite cessé, mais en 2006 Statistique Canada est revenu à la charge, demandant aux gens leur autorisation pour une divulgation future. Cette question disparaîtra du formulaire long de 2011. Il sera donc seulement possible d'étudier l'évolution de l'état matrimonial des gens. Statistique Canada n'a pas été en mesure cette semaine d'expliquer cette décision.

Par ailleurs, la liste des groupes qui s'opposent à la décision d'Ottawa continue de s'allonger. Après les municipalités, le milieu des affaires et les professeurs d'université, voici que les syndicats et les groupes religieux se mettent de la partie.

Le Congrès juif du Canada dit se baser sur les réponses au formulaire long pour planifier l'offre de services sociaux à la communauté. L'Evangelical Fellowship of Canada ajoute qu'il ne sera plus possible de faire des comparaisons historiques des données. «Nous ne serons plus capables de comprendre comment le paysage religieux du Canada évolue», a expliqué à la Presse canadienne Rick Hiemstra, du Centre de recherche sur l'évangélisme canadien. La FTQ (Fédération des travailleurs du Québec), quant à elle, dit utiliser les données presque chaque jour, données qui servent à planifier les stratégies de main-d'oeuvre.

À voir en vidéo