Recensement - L'État n'a rien à faire... dans les salles de bain!

Le ministre John Baird a expliqué que le gouvernement a reçu plusieurs plaintes du public concernant le caractère intrusif du formulaire long.
Photo: Agence Reuters Blair Gable Le ministre John Baird a expliqué que le gouvernement a reçu plusieurs plaintes du public concernant le caractère intrusif du formulaire long.

Ottawa — Deux autres ministres conservateurs ont ajouté leur grain de sel pour expliquer la fin du caractère obligatoire du recensement au Canada. Selon eux, il n'était pas raisonnable de menacer d'une peine de prison les citoyens parce qu'ils refusent de révéler combien de... salles de bain compte leur maison.

«Menacer les gens d'une peine de prison parce qu'ils refusent de révéler combien de salles de bain ils ont à la maison est un peu répressif et franchement ridicule. Nous respectons le droit à la vie privée des gens», a lâché hier le ministre des Transports, John Baird, au cours d'un point de presse portant sur un autre sujet.

Sa collègue Marjory LeBreton, leader du gouvernement au Sénat, a ajouté que le seul changement consistait à «ne plus jeter les gens en prison, les menacer d'amende et à les pourchasser à l'infini parce qu'ils n'ont pas complété le long formulaire».

Pendant ce temps, le concert de voix réclamant du gouvernement qu'il annule sa décision s'amplifie. Hier, c'était au tour de l'économiste de la Banque TD, Don Drummond, de l'ancien greffier du Conseil privé Mel Cappe et de Centraide Toronto de protester contre la décision d'Ottawa. Lundi, le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, s'était dit très inquiet et a ouvert une enquête.

La ministre et leader du gouvernement au Sénat, Marjory LeBreton, qui accompagnait M. Baird, n'a pas semblé touchée par ces craintes. «Nous n'avons aucune preuve et aucune raison de croire, et c'est ce qu'indiquent les avis que nous avons reçus, que les données ne seront pas aussi solides et fiables que par le passé.»

Les deux ministres n'ont pas dit de qui, au juste, le gouvernement avait obtenu de tels conseils et avis. Car la décision d'Ottawa de rendre volontaire le long formulaire de Statistique Canada (celui dans lequel on interroge les gens sur la langue qu'ils parlent, leur orientation sexuelle, leur statut matrimonial, leur niveau de revenus, etc.) a été condamnée par à peu près tout le monde utilisant les données du recensement. Du monde municipal au milieu des affaires, en passant par le milieu des chercheurs universitaires, tous craignent qu'en n'étant plus obligatoire, le recensement ne sera plus aussi fiable, certains segments de la population ayant tendance à ne pas y répondre.

Mel Cappe a raconté hier avoir eu une fois à remplir le formulaire long. Il reconnaît que c'était un peu long et personnel, mais que statistiquement, cela n'arrivera qu'une fois tous les 25 ans pour un citoyen donné. «Ce n'est pas la fin du monde!»

Le ministre John Baird insiste pourtant: le gouvernement a reçu plusieurs plaintes du public concernant le caractère intrusif du formulaire long. «Plusieurs Canadiens trouvent choquant le fait que le gouvernement s'immisce ainsi dans leur vie et leur demeure.» Encore une fois, invité à fournir des preuves de telles plaintes, le ministre est plutôt passé à l'attaque en invitant le journaliste à remplir lui-même ce formulaire long et à lui en donner des nouvelles par la suite.

Le gouvernement conservateur soutient que la distribution d'un plus grand nombre de longs formulaires contrebalancera la fin de son caractère obligatoire. Il n'en est rien, estime l'ancien statisticien en chef de Statistique Canada, Ivan Fellegi. «On introduit potentiellement un très gros biais dans les données du recensement», a-t-il déclaré au Ottawa Citizen hier. À son avis, «cela est, sur le plan technique, complètement indéfendable. Ce n'est pas un argument politique que je fais, c'est un argument technique et je parle en tant qu'expert qui s'y connaît».

Dans les coulisses, un adjoint conservateur s'est moqué de l'argument conservateur circulant sur les blogues, voulant que le gouvernement n'ait pas besoin de savoir combien de chambres à coucher il y a chez les gens. «On sait ben: nous, ce qu'on veut savoir, c'est ce que font les gens dans leur chambre à coucher!», lâche-t-il au Devoir en faisant allusion aux préoccupations traditionnelles du parti pour les questions de nature personnelle telles que l'homosexualité, la sexualité des adolescents ou l'avortement.

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avec La Presse canadienne

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