Le G20 de Toronto - La dérive

Les autorités policières des pays qui reçoivent des sommets importants semblent avoir de plus en plus de difficulté à trouver un équilibre entre liberté et sécurité, menaces et manifestations.<br />
Photo: François Pesant Les autorités policières des pays qui reçoivent des sommets importants semblent avoir de plus en plus de difficulté à trouver un équilibre entre liberté et sécurité, menaces et manifestations.

Le G20 de Toronto a donné lieu aux plus importantes arrestations massives de l'histoire canadienne. Les 929 millions de dollars octroyés à la sécurité — un autre record — n'ont pas empêché le grabuge et le vandalisme. Et si la vraie victime de ces événements était l'engagement des citoyens et leur droit de manifester?

Le ressac des 1090 arrestations de la fin de semaine à Toronto a été rapide et puissant, alimenté par le fait que la vaste majorité des personnes (827) ont été relâchées sans qu'aucune accusation ne soit portée contre elles.

Jamais le Canada n'avait connu d'arrestations aussi massives. La Crise d'octobre, en 1970, avait mené à 465 arrestations. Le sommet des Amériques en 2001, à Québec, à 463 arrestations. Le seul événement qui se rapproche de celui du G20 de Toronto est le démantèlement d'un blocus sur l'île de Vancouver, en 1993. Les 856 écologistes qui s'étaient enchaînés à des arbres pour empêcher la destruction d'une forêt avaient été arrêtés.

Inévitablement, l'action des policiers a soulevé des questions. «On vit encore dans un pays où il y a la présomption d'innocence. Même s'il y a de 100 à 200 personnes qui font du grabuge, ça ne donne pas le droit d'arrêter plus de 900 personnes qui n'ont rien à voir avec ça», affirme la directrice de l'Association canadienne des libertés civiles (ACLC), Nathalie Desrosiers. «Manifestement, la tactique des policiers était d'arrêter de manière préventive, mais c'est illégal.»

L'ACLC songe à des poursuites au civil. L'organisme avait déployé plus de 50 observateurs durant les manifestations. Leur rapport préparé le lendemain des événements parle d'arrestations arbitraires, d'intimidation de la part des policiers, de fouilles excessives, de conditions de détention inhumaines et contraires au droit canadien (plus de 24 heures et sans possibilité de parler à un avocat). Des individus ont été interpellés et fouillés parce qu'ils prenaient des photos. Pas moins de sept journalistes et photographes de presse, certains portant ostensiblement leur accréditation jaune des sommets du G8 et du G20, ont été arrêtés.

Relayée par Internet et l'omniprésent site YouTube, la controverse a grandi toute la semaine, au point où le Bloc québécois et l'Alliance de la Fonction publique du Canada ont joint leur voix à l'ACLC et à Amnistie internationale pour réclamer une enquête indépendante. Une requête pour l'instant rejetée par les autorités fédérales et ontariennes.

La crainte de manifester ?


Irvin Waller, professeur au département de criminologie de l'Université d'Ottawa et chercheur de renommée mondiale sur la prévention du crime et la sécurité, n'en revient toujours pas. «Le fait que la majorité des gens aient été relâchés sans accusation, ça veut dire qu'il n'y avait aucune preuve solide pour aller devant les tribunaux. Ça montre à quel point les arrestations ont été arbitraires», dit M. Waller, qui a conseillé plusieurs gouvernements.

Le spécialiste convient que la présence massive de policiers est nécessaire pour assurer la sécurité lors de tels sommets, mais il craint la dérive qui s'installe, au Canada comme ailleurs. «Le vrai enjeu, c'est l'utilisation d'une force proportionnelle à la menace, dit M. Waller. L'utilisation abusive de la force contrevient aux valeurs canadiennes.»

Il s'explique: «Les G8 et les G20 abordent beaucoup d'enjeux importants pour les citoyens, que ce soit les changements climatiques, la libéralisation des marchés ou la santé des femmes dans les pays pauvres. Des gens peuvent vouloir manifester pacifiquement pour se faire entendre. C'est la démocratie et c'est sain. Mais si les forces de l'ordre arrêtent n'importe qui et créent un climat de tension avec leurs habits antiémeutes, les citoyens vont commencer à avoir peur et vont y penser à deux fois avant d'aller manifester.»

Irvin Waller affirme que la répression policière de la fin de semaine a dépassé les bornes à plusieurs moments. «Je pense qu'il faut une enquête indépendante pour s'assurer qu'une démocratie comme le Canada permet à ses citoyens de manifester correctement», dit-il.

Le président du Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier, David Coles, qui était à Toronto pour le G20, affirme lui aussi que c'est le coeur de la controverse des derniers jours. «C'est une douche froide pour ceux qui pensent qu'en démocratie on peut manifester sans risquer l'emprisonnement», dit-il, lui qui a participé à des dizaines de manifestations depuis le début de sa carrière. «Manifester, ça fait partie du débat public. Il faut protéger ce droit et s'assurer que les gens n'ont pas peur de l'exercer.»

M. Coles dénonce la violence et le vandalisme de certains extrémistes qui infiltrent les foules, «mais ce n'est pas parce qu'il y a des vitrines cassées et des graffitis qu'il ne faut pas se poser des questions sur le travail des policiers».

La réponse très dure des policiers peut non seulement susciter la peur chez ceux qui veulent manifester pacifiquement, mais aussi radicaliser davantage les extrémistes, dit Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et spécialiste des mouvements de contestation sociaux. «Autant le citoyen venu s'exprimer est sous le choc, autant ça crée beaucoup de colère contre le système chez d'autres. Il y a toujours un risque d'escalade», dit-il, lui qui était à Toronto en fin de semaine. Il soutient avoir vu des dizaines d'arrestations sans motif.

Revenir à la normale

Le G20 de Pittsburgh, en 2009, avait aussi mené à des arrestations importantes, même dans des endroits autorisés aux manifestations, comme ce fut le cas à Toronto. L'American Civil Liberties Union poursuit d'ailleurs les policiers de Pittsburgh à ce sujet.

Jules Lobel, juriste et professeur de droit à l'Université de Pittsburgh, affirme que les autorités policières des pays qui reçoivent des sommets importants semblent avoir de plus en plus de difficulté à trouver un équilibre entre liberté et sécurité, menaces et manifestations. «Oui, il y a une menace terroriste, mais dans ce type de sommet, la plus grande menace, c'est le vandalisme et les casseurs. Or ce n'est pas nouveau. Ça existe depuis des décennies et ce n'est pas une véritable menace aux chefs d'État», dit-il.

Les corps policiers se préparent essentiellement au pire scénario, qui semble s'enclencher pour eux dès qu'une vitrine vole en éclats, dit Jules Lobel. «C'est le scénario apocalyptique qui prend le dessus, alors la police procède à des arrestations de masse et des arrestations préventives. Mais ce scénario ne passe jamais près de se réaliser. Aucun chef d'État n'est en danger. La police doit revoir ses méthodes et revenir à la base pour s'assurer de ne pas arrêter des innocents.»

Cette semaine, le chef de la police de Toronto, Bill Blair, a défendu ses agents, affirmant que les arrestations massives ont été nécessaires pour empêcher davantage de débordements. Il a parlé de «conspiration criminelle» afin de «détruire Toronto». Un comité de la police révisera tout de même les tactiques utilisées durant le sommet, a-t-il promis.

Selon un sondage Angus Reid rendu public jeudi, 66 % des Canadiens (et 71 % des Québécois) estiment que les agissements des policiers ont été «complètement justifiés» ou «modérément justifiés». À peine 16 % des 1001 répondants (marge d'erreur de 3,1 %) pensent le contraire.

Beaucoup d'argent

Les quatre voitures de police incendiées à Toronto lors du G20 — cinq de moins que lors de la victoire du Canadien de Montréal en série éliminatoire en 2008 — et les vitrines fracassées n'expliquent pas la somme record de 929 millions dépensée pour la sécurité du G8 et du G20, affirme Irvin Waller, également auteur du livre Lutter contre la délinquance: comment le tout répressif tue la sécurité (L'Harmattan, 2009).

Le Sommet des Amériques en 2001, à Québec, qui a donné lieu à des débordements, a coûté environ 75 millions de dollars en frais de sécurité. «On a vraiment payé une fortune pour les sommets de Toronto et, à l'évidence, on n'en a pas eu pour notre argent, dit-il. Le vandalisme a eu lieu comme prévu, aucune attaque n'a été dirigée contre les chefs d'État et la menace terroriste n'était pas au rendez-vous, de l'aveu même du patron du SCRS [Service canadien du renseignement de sécurité], Richard Fadden.»

M. Waller estime que la facture de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui n'a pas été en première ligne, contrairement aux policiers de Toronto, fait particulièrement sourciller. Le corps de police a reçu 507 millions pour la sécurité de ces deux sommets. «C'est presque 25 % de leur budget annuel!», dit-il. La vérificatrice générale, Sheila Fraser, se penchera d'ailleurs sur la facture salée des G8 et G20.
24 commentaires
  • S. Hains - Abonné 3 juillet 2010 08 h 42

    Ils sont fous ces conservateurs!

    Quelle dérive!!! C'est complètement inacceptable.

  • BROMONTOIS - Inscrit 3 juillet 2010 08 h 43

    Même une journaliste de C.T.V.

    On a vu une journaliste du canal 12 C.T.V. s'argumenter avec des policiers, son photographe venait d'être arrêté.
    Mais elle n'est pas revenu aux bulletins de nouvelle expliquer le déroulement de la chose.

  • Sanzalure - Inscrit 3 juillet 2010 08 h 48

    La montée de la droite...

    Depuis de nombreuses années, la droite extrémiste s'installe peu à peu, lentement mais surement. Les personnes qui répondent aux sondages que les gestes de la droite sont justifiés feraient bien de réfléchir un peu plus avant de parler. Lorsque l'État policier sera complètement installé au pouvoir, tout le monde devra s'y soumettre, pas juste la gauche.

    La majorité ne réagit pas quand le gouvernement conservateur s'attaque à l'homosexualité ou au droit à l'avortement parce que cela ne touche qu'une petite partie de la population. Mais demandez aux conservateurs ce qu'ils pensent de l'adultère. Ils ne l'attaquent pas de front car cela toucherait la majorité de la population et ça compromettrait leurs chances d'obtenir un gouvernement majoritaire. Mais si jamais ils deviennent majoritaire, ils montreront leur vraie nature et vous allez voir l'État rentrer dans les chambres à coucher en même temps que les crucifix reviendront sur tous les murs.

    Inquisition 2.0

    Serge Grenier

  • Pierre Sabourin - Inscrit 3 juillet 2010 09 h 28

    Manque de formation et immaturité policière.

    Quoique je suis certain que les policiers du G8 G20 n'avais pas l'intention formelle d'empêcher les gens de manifester, ce pourrais t'il que le manque de formation et l'immaturité (manque d'expérience) de certain policier, a eu un comme un effet boule de neige, entrainant la, une parti des forces de l'ordre? Dans une sorte d'hystérie collective à vouloir empêcher le grabuge en se justifiant d'utiliser la force qui au moment semblais raisonnable pour eux mais qui au bout du compte, étais irréfléchie, excessif, il y a une tendance a voir des policiers immatures a qui on voie, dans le feux de l'action, ressortir leur manque d'expérience. Je ne ferai pas de faute syllogistique en généralisant tout les policiers car j'en connais certain qui on fais leur devoir et qui jamais, ne tomberais pas dans ce genre de manque de contrôle, mais le sentiment que j'ai en observant la situation est que c'est ce manque d'expériences qui expliquerais les arrestations excessives et déraisonnables comme celle des journalistes et c'est sur quoi la gendarmerie devrais ce pencher lors de leurs enquête pour que, la prochaines fois, les bon protocoles sois mise en place et de faire certain que les policiers les ai bien acquis et qu'il soient capable de bien les repêcher dans des moments de crise. Encore, je ne crois pas que leur but étais de brimer les droits à la manifestation mais ce manque d'expériences en a certainement donner l'impression au média et au public!

  • - Inscrit 3 juillet 2010 11 h 12

    Manque de formation et d'expérience?

    Mon oeil. C'est bien mal connaître la police. Ils ont eu l'expérience de plusieurs sommets au Canada (comme Kananaskis, Montebello, Québec), plusieurs manifestations avec casseurs (comme le peppergate de Vancouver lors du sommet de l'APEC, les parties de hockey etc.) en plus de l'expérience des sommets à l'étranger. La formation des policiers au Canada est une des meilleures au monde et ce sont nos policiers qui vont former des policiers en Afghanistan et Haïti... Je connais aussi plusieurs policiers et ils sont très conscients des droits des citoyens et de la limite de leurs pouvoirs.

    On parle beaucoup de l'autre fois où la police a arrêté plus de 800 manifestants. C'était lors des manifestations pour bloquer la coupe des forêts anciennes de Clayoquot Sound (près de Tofino, sur l'île de Vancouver en C.B.). Les autorités avaient obtenu une injonction de la Cour suprême de la CB pour empêcher le bloquage des routes par les manifestants et une autorisation de la cour pour arrêter les contrevenants sous l'accusation d'outrage au tribunal. Les arrestations se sont faites devant les caméras de télévision, d'une manière relativement « civilisée » et ordonnée. Alors il y a un monde de différence avec ce qui s'est passé à Toronto.

    Alors que s'est-il passé? Il est évident qu'ils ont eu des directives à l'effet d'agir comme ils l'ont fait (une des preuves est l'amendement à une loi qui par le gouvernement provincial premettant aux policiers d'arrêter sans mandat dans certaines circonstances) et il faut savoir qui a donné ces directives et pourquoi. Le manque d'expérience est une bien piètre excuse et les politiciens ne devraient pas esquiver leur responsabilité dans cette affaire. Une enquête publique et indépendante est nécessaire.