Qui voudra d'Énergie atomique du Canada ?

EACL gère 22 réacteurs nucléaires au Canada, dont Gentilly-2.
Photo: Hydro-Québec EACL gère 22 réacteurs nucléaires au Canada, dont Gentilly-2.
En décembre dernier, estimant avoir trop perdu d'argent au fil des ans, le gouvernement conservateur a annoncé qu'il mettait en vente les activités de construction et d'entretien des réacteurs CANDU de sa société de la Couronne. La date butoir fixée par Ottawa pour déposer une offre d'achat d'EACL est aujourd'hui. Selon les informations obtenues par Le Devoir, et contrairement aux rumeurs persistantes, Areva ne sera pas de la partie.

Selon nos informations, des échanges sont survenus à la fin de l'hiver entre Areva et la firme bancaire Rothschild, le représentant du gouvernement canadien dans ce processus de vente. Areva aurait alors indiqué à Ottawa qu'elle ne souhaitait pas acheter la société de la Couronne, citant des incertitudes et des risques trop importants. Tout au plus Areva se disait-elle disposée à offrir ses services dans la «gestion» de la filière CANDU, dans la mesure où EACL resterait la propriété gouvernementale.

Étrangement, le gouvernement canadien n'a pas vraiment pris acte de ce manque d'intérêt. Au contraire, il est revenu à la charge en proposant à Areva de former un consortium pour acheter la société. Pour ce faire, il invitait Areva à soumettre le nom de ses partenaires potentiels afin qu'Ottawa lève l'interdiction de discussion entre soumissionnaires, interdiction d'usage dans ce genre de situation. Selon l'avis d'un observateur très au fait de la situation dans l'industrie nucléaire, cette insistance d'Ottawa démontre que les firmes intéressées par EACL ne se bousculent pas au portillon.

Le vice-président d'Areva Canada, Jean-François Béland, a refusé de se prononcer sur ces informations. «Nous ne pouvons faire de commentaires sur ces informations, sur le processus ou quelque aspect lié à la restructuration d'EACL actuellement en cours, car nous sommes liés par des accords de confidentialité avec le gouvernement du Canada, l'actionnaire d'EACL, a-t-il expliqué. Nous faisons des affaires, nous ne faisons pas de politique.»

Depuis des années, Areva est citée comme un acheteur potentiel d'EACL. Les autres joueurs parfois mentionnés sont GE Hitachi, Westinghouse-Toshiba et SNC-Lavalin. Le ministère des Ressources naturelles du Canada a simplement indiqué hier que le processus «est en cours».

EACL n'est pas une société rentable. En 2008-2009, dernière année pour laquelle le rapport annuel est disponible, la filière CANDU d'EACL a enregistré une perte nette de 331 millions de dollars. Au total, la société de la Couronne a perdu 413 millions de dollars malgré un financement gouvernemental de plus de 600 millions.

EACL gère 22 réacteurs nucléaires au Canada, dont deux ne sont plus en activité et trois subissent des mises à niveau. Vingt réacteurs sont situés en Ontario, un au Québec (Gentilly-2) et un autre au Nouveau-Brunswick. EACL gère aussi le réacteur de recherche de Chalk River, où sont produits des isotopes médicaux. Cette section d'EACL n'est pas mise en vente. EACL a vendu ses deux derniers réacteurs à la Chine au début des années 2000.

Selon John Cadham, professeur à l'Université Carleton spécialisé dans les politiques énergétiques et environnementales, les acheteurs potentiels d'EACL acquerront davantage son personnel hautement qualifié que ses réacteurs.

«L'attrait d'EACL se trouve dans son service d'entretien de réacteurs et dans son personnel qualifié», dit-il. Selon lui, la société de la Couronne perd beaucoup d'argent à cause de sa structure de propriété l'empêchant de se capitaliser.

Exode de cerveaux

La venue d'Areva dans cet appel d'offres a fait peur à plusieurs intervenants de l'industrie. Comme Areva utilise une technologie différente de celle d'EACL, on craint que la française ne s'approprie que le savoir-faire et cesse les activités en sol canadien. «De tous les compétiteurs, Areva est celui qui me préoccupe le plus quant à la possibilité qu'il accapare notre talent et ferme notre industrie», a confié récemment à la Presse canadienne Chris Hughes, le président de Laker Energy Products, qui fabrique des composantes de CANDU.

Le président du Conseil canadien des travailleurs du nucléaire, David Shier, estime que, si Areva achetait EACL, «ce serait la fin de notre industrie. [...] Il y aurait beaucoup d'emplois en France, mais il n'en resterait pas beaucoup au Canada».

Fausse crainte, selon le professeur Cadham. «Dans la mesure où le gouvernement canadien veut vendre EACL, je ne pense pas qu'Areva serait le pire des candidats.»

C'est néanmoins pour cette raison que la sénatrice Céline Hervieux-Payette déplore cette vente. Elle estime que le gouvernement devrait conserver le contrôle de cette entreprise. En plus, fait-elle remarquer, le projet de loi permettant cette privatisation (le projet de loi budgétaire fourre-tout) n'impose aucune obligation à l'acheteur. «C'est un chèque en blanc!»

Contrat suspendu en Ontario

EACL n'a pas eu de chance pour se rendre plus alléchante auprès des acheteurs potentiels. L'an dernier, l'Ontario a choisi sa nouvelle technologie pour les deux nouveaux réacteurs nucléaires qu'elle veut acquérir (en soi une bonne nouvelle). Mais du même souffle, la province a mis tout le processus entre parenthèses afin de renégocier à la baisse le prix, que la rumeur place à 28 milliards de dollars. «C'est comme si vous demandiez au premier acheteur d'un iPad d'assumer à lui seul tous les coûts de recherche et développement!», illustre le professeur Cadham.

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