Le vrai pays

Lucien Bouchard en 1991
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Lucien Bouchard en 1991
Ce texte a été publié le 26 juin 1990. À l’époque, Lucien Bouchard fut chroniqueur au Devoir, pendant quelques mois, avant de se lancer dans l’aventure du Bloc québécois.

Un certain nombre de Québécois ont peut-être pensé, avec M. Bourassa, le soir de la signature de Meech remanié, avoir trouvé dans le Canada un vrai pays.

Mais au lendemain de l’échec de Meech, à nouveau bannis de leur foyer, avant même d’y avoir été réadmis, vont-ils se résigner à reprendre le bâton du Canadien errant? Ou ne vont-ils pas se rendre compte qu’au bout de cette route sinueuse, désespérante et déjà trop longue, il ne peut y avoir, pour nous Québécois, de pays véritable que celui du Québec?

En reléguant aux oubliettes la politique de «réconciliation nationale», la mort brutale de Meech nous enferme tous dans la  nécessité de choisir.

On utilisera tous les clichés pour masquer la portée réelle de ce dernier refus: faillite d’un homme et non du Canada, d’un processus plutôt que d’un régime, manquement isolé à la signature d’une personne, etc. De même, on ne manquera pas de recourir à toutes les esquives pour détourner les Québécois d’une action politique en profondeur. Rarement nous aura-t-on autant conviés à manger en plein air des steaks cuits sur charbon de bois ou à regarder des Américains jouer au baseball. Faire «retomber la poussière», c’est-à-dire, endormir les Québécois, voilà la nouvelle politique nationale. Le tout, assorti de quelques coups de gueules pour montrer qu’on partage notre juste indignation.

Ce fatras verbal et ces pressants appels à la passivité ne doivent pas nous empêcher de voir la situation dans toute sa gravité non plus que de prendre, avec lucidité et courage, les décisions qui s’imposent.

Jamais personne n’aurait pu bloquer l’Accord, au Manitoba et à Terre-Neuve, sans un appui largement répandu, non seulement dans ces deux provinces, mais aussi dans l’ensemble du Canada anglais. Ce soutien était d’autant plus solide qu’il s’est très souvent nourri des préjugés anti-francophones et anti-québécois les plus tenaces.

Le Canada anglais vient de traduire son incapacité viscérale à dire oui au Québec réel, dans le cadre fédéral actuel.

L’arrivée de Jean Chrétien à la tête du Parti libéral fédéral n’augure certainement pas un changement d’attitude.

Que cet homme ait pu célébrer, le même jour, son élection triomphale et les funérailles de Meech ne relève pas de la simple coïncidence. On ne peut compter non plus sur Mme McLaughin. En l’écoutant, samedi, exprimer avec componction les regrets que semblait lui inspirer la fin de Meech, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle devait justement à son opposition à l’accord son élection à la tête du NPD. Hypocrisie hier, hypocrisie demain.

Combien de vilenies nous faut-il essuyer pour comprendre qu’ils ne veulent pas de nous? Apparemment, il nous en fallait une de plus.  Acceptant de nous faire demandeurs - et encore pour un minimum  délayé en cours de route - après avoir subi le rejet de 1981, nous avons à nouveau tendu la main. Mais cette main fraternelle, un peu naïve et qui avait, à la fin, quelque chose d’un peu trop suppliant, à mon goût, on vient de la repousser.

Il y a de ces moments, de ces gestes qui définissent l’avenir.

Meech n’est pas mort seul. Il emporte, mêlé aux siennes, les cendres du beau risque. Il nous dépouille aussi d’une certaine candeur qui nous faisait espérer des autres ce qu’ils ne pouvaient nous donner.

Ce qu’on vient de nous dire en clair, c’est que nous ne pouvons avoir qu’un seul pays. Nos partenaires ont choisi le leur, c’est le Canada auquel ils subordonnent toute appartenance provinciale.

Ils nous demandent de faire de même. C’est brutal, cela peut même être déchirant, pour certains, mais c’est net. Eux aussi, ils en ont assez de l’ambiguïté.

Du coup, nous sommes envoyés à nous-mêmes, à nos racines, à nos fidélités profondes, au vrai pays que nous n’avons jamais cessé de porter en nous, au Québec.

Tout n’est pas réglé pour autant, mais ce qui reste à faire ne dépend que de nous. Plus de permission à demander à personne, plus de débats procéduriers dans d’autres législatures provinciales pour statuer sur notre avenir. Exeunt les Carstairs, McKenna, Wells, Filmon et beaucoup d’autres dont nous ne nous ennuierons pas.

Dorénavant, ça se passera entre nous. Tout se jouera sur notre vigilance, notre solidarité et notre capacité de définir des objectifs et un itinéraire communs.

C’est sur cela que nous serons tous jugés, à commencer par MM. Bourassa et Parizeau, dont les récents comportements autorisent beaucoup d’espoir.

Au fond, M. Bourassa aurait dû y penser, l’autre jour, notre vrai pays a toujours été là. Il attendait avec patience — il lui en a fallu — que nous nous comportions comme un vrai peuple.

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