La droite religieuse contrôle-t-elle le gouvernement?

Stephen Harper refuse de rouvrir le débat sur l’avortement, même s’il prenait la tête d’un gouvernement majoritaire.
Photo: Agence Reuters Bruno Domingos Stephen Harper refuse de rouvrir le débat sur l’avortement, même s’il prenait la tête d’un gouvernement majoritaire.

Ottawa — Depuis son arrivée à la tête de l'Alliance canadienne en 2002, Stephen Harper promet aux Canadiens, et avertit ses militants, qu'il ne rouvrira pas le déchirant débat sur l'avortement. Pourtant, son initiative sur la santé maternelle, qui se voulait bien intentionnée, a récolté les remontrances de la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, d'un côté, et les remerciements victorieux d'un mouvement pro-vie ravi, de l'autre. Le premier ministre se retrouve dans l'œil de la tempête.

Certains voient dans la décision de ne pas financer les avortements à l'étranger la mise en place, une petite étape à la fois, d'un ordre du jour socialement conservateur, avec à la clé la recriminalisation de l'avortement ici même, au Canada. Ce débat est-il la preuve d'une prise de contrôle du gouvernement fédéral par la droite religieuse?

De l'avis même des conseillers de Stephen Harper, les deux dernières semaines ont été horribles pour son gouvernement. La question de l'avortement a pris une place démesurée dans l'actualité politique fédérale: une manifestation pro-vie a attiré 15 000 personnes à Ottawa, dont 18 députés conservateurs. Rob Bruinooge a reconnu que son projet de loi voulant criminaliser le fait de contraindre une femme à se faire avorter est une première étape dans la lutte contre le libre choix. Le cardinal Marc Ouellet a invité Ottawa à légiférer avant de décréter que l'avortement devrait être interdit même en cas de viol. Enfin, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité une motion invitant Ottawa à «mettre fin à l'ambiguïté qui subsiste relativement à cette question».

Pas étonnant que, lundi matin dernier, Stephen Harper a rencontré pendant 50 minutes ses conseillers pour discuter de cet enjeu. L'objectif de la rencontre: trouver une façon de sortir le gouvernement de ce faux pas politique et ainsi sauver ce qui se voulait le projet-signature de sa présidence des sommets du G8 et du G20.

«Stephen Harper était furieux», raconte une source conservatrice bien au fait du dossier. Selon le compte rendu de la rencontre qui circule, Stephen Harper aurait dit: «Je suis pris avec ça et ça ne me tente pas d'aller en campagne électorale avec ça.» Comble du malheur, la ministre responsable du dossier est Bev Oda. «Déjà qu'elle n'est pas bonne communicatrice, elle croit au droit à l'avortement; alors, elle n'est pas vraiment convaincue quand elle parle.»

Deux théories circulent. La première veut qu'en habile stratège, Stephen Harper ait voulu, en interdisant le financement de l'avortement à l'étranger, satisfaire sa base électorale la plus à droite tout en rassurant le reste de la population canadienne sur le fait que rien ne changera au pays. La seconde théorie veut que tout ce débat découle bêtement d'une erreur, d'une incapacité à anticiper les ramifications de l'initiative en santé maternelle. Dans les cercles conservateurs, on adhère, officiellement du moins, à la seconde théorie.

«On est conservateurs, on ne pense pas comme des libéraux, indique une source au Devoir. Pour les libéraux, c'est clair que, dès qu'on parle de santé maternelle, il y a de l'avortement. Nous, on ne le voyait pas. Pantoute.»

Il n'en demeure pas moins que cette fameuse «base» socialement conservatrice est bien représentée — et défendue — dans l'entourage de Stephen Harper. Trois de ses représentants occupent des postes stratégiques.

 - Chef de cabinet. Guy Giorno est un fervent catholique et un pro-vie convaincu, ayant été associé aux Young Catholic Leaders. L'homme de l'ombre accorde rarement des entrevues aux médias, mais il fait des exceptions pour des publications religieuses.

- Chef de cabinet adjoint. Darrel Reid est l'ancien dirigeant de l'organisation ultraconservatrice sociale Focus on the Family Canada. Il a combattu devant les tribunaux l'utilisation de livres respectueux de l'homosexualité dans les écoles de la Colombie-Britannique et l'inclusion de l'homosexualité comme motif de discrimination interdit. Il a déjà déclaré que chaque chrétien a le devoir de changer les lois du pays pour qu'elles «reflètent les valeurs bibliques».

- Directeur des politiques. Paul Wilson a été le premier directeur du Laurentian Leadership Center, rattaché à l'université évangélique Trinity Western (les jeunes doivent s'engager à ne pas boire d'alcool et à ne pas avoir de relations sexuelles hors mariage pour la fréquenter). Ce centre de formation pour les jeunes diplômés leur organise des stages dans les bureaux de députés fédéraux.

Harper veut corriger le tir

En ce lundi matin 17 mai, donc, deux factions formulent des avis divergents au premier ministre. La première suggère à Stephen Harper de prononcer un important discours pour «remettre les pendules à l'heure» sur la question de l'avortement. La seconde, celle du trio ci-dessus nommé, dit au contraire qu'il n'en est pas question. «Il faut protéger notre base», dit-elle.

Le trio Giorno-Reid-Wilson prouve-t-il que le gouvernement est noyauté par une droite religieuse qui l'influence et s'active à déplacer le centre de gravité politique canadien plus à droite? C'est la thèse que défend Marci McDonald dans son tout nouveau livre, The Armageddon Factor: The Rise of Christian Nationalism in Canada .

«Depuis le débat sur le mariage des conjoints de même sexe qui a propulsé les évangélistes dans l'arène politique, écrit-elle, la droite chrétienne a créé une coalition de groupes militants, de think tanks et de lobby jeunesse qui ont changé le débat national. [...] Ces organisations ont mis sur pied des bases de données sophistiquées et des réseaux en ligne capables de mobiliser leurs forces en appui à un projet de loi grâce aux alertes-courriel et aux mises à jour instantanées. Ils mettent sur pied une panoplie de programmes de stages et forment une nouvelle génération d'activistes plus habiles que leurs pairs laïques à naviguer dans les corridors du pouvoir.»

Déjà, note l'auteure, plusieurs ont déniché des emplois dans l'appareil politique et bureaucratique. Comme le dit un responsable de la National House of Prayer, «si les médias savaient combien de chrétiens il y a au gouvernement, ils deviendraient fous».

D'autres réfutent cette thèse. «Ils ne sont que trois autour de la table de Harper alors que les autres sont une quinzaine», note une source conservatrice. L'ancien conseiller de M. Harper et professeur d'université à Calgary, Tom Flanagan, ajoute: «Y a-t-il des preuves d'une prise de contrôle du Parti conservateur? Non. Occupent-ils des postes haut placés dans le bureau du premier ministre? Oui, mais c'est un instantané. Ils y sont maintenant, mais ils pourraient repartir.»

Le théo-conservatisme et les trois «F»

Dès 2003, Stephen Harper avait prophétisé que la droite reprendrait le pouvoir en faisant plus de place aux théo-conservateurs (contraction avec le mot «théologie») et en offrant une solution de remplacement à une gauche gangrenée par un «nihilisme social». En 2009, il peaufine son discours et affirme que le conservatisme repose sur trois piliers, qu'il appelle en anglais les trois «F»: la foi, la famille et la liberté.

Un de ces théo-conservateurs est le député de la Saskatchewan Brad Trost. L'an dernier, il a fait circuler une pétition demandant que l'Agence canadienne de développement international (ACDI) cesse de financer l'International Planned Parenthood Federation, un organisme offrant des avortements à l'étranger. Une trentaine de députés fédéraux l'ont signée. Aujourd'hui, après six mois d'attente, cet organisme ignore encore si son financement sera renouvelé.

L'entourage de M. Harper est catégorique. Le premier ministre ne rouvrira pas le débat sur l'avortement, même à la tête d'un gouvernement majoritaire. «Sa femme lui arracherait les gosses! confie une source conservatrice. Il garde ça pour quand il ne sera plus en politique.»

Stephen Harper ne va pas jusqu'à imposer ses vues à son parti. Lorsque le Parti libéral dépose une motion demandant que le Canada continue de financer à l'étranger les avortements, une réunion extraordinaire du caucus conservateur se tient le 23 mars au matin. Harper laisse débattre ses députés, sénateurs et ministres pendant plus d'une heure, sans faire de recommandation. «On sentait que le Conseil des ministres avait été incapable de s'entendre et de trancher, alors la discussion a été ouverte au caucus», raconte une source qui était présente. Un vote a lieu et pas moins des deux tiers du caucus refusent ce financement.

Tom Flanagan rejette la thèse voulant que Stephen Harper a planifié tout ce débat lorsqu'il a lancé son initiative de santé maternelle. «Ça l'aide peut-être à consolider sa base, mais cette base est déjà plutôt solide. Je ne vois pas en quoi ça aide le parti, qui est coincé dans les sondages au mieux à 35 %. C'est ce qu'il avait obtenu en 2006.»

Joyce Arthur, coordonnatrice de l'Abortion Right Coalition of Canada, croit aussi que les conservateurs n'ont juste rien vu venir. «Ils sont insulaires, ils écoutent seulement ceux qui pensent comme eux. Ils nient ou alors ignorent qu'à l'heure actuelle des femmes à l'étranger se font déjà avorter, mais dans des conditions non sécuritaires.»

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Avec la collaboration d'Alec Castonguay

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