Cas flagrant de contrôle du message à Ottawa

Le premier ministre Stephen Harper interrogé par le sénateur conservateur Mike Duffy.
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Le premier ministre Stephen Harper interrogé par le sénateur conservateur Mike Duffy.
Le Canada sera l'hôte à la fin juin des sommets du G8 et du G20 ainsi que du sommet jeunesse parallèle. Une centaine de jeunes sont arrivés à Ottawa cette semaine, parmi lesquels une douzaine composeront la délégation canadienne. Ce sont ces jeunes que M. Harper a rencontrés hier devant les médias.

La séance était réglée comme du papier à musique. Le premier ministre était interrogé par le sénateur conservateur et ancien animateur politique du réseau CTV Mike Duffy, le tout étant entrecoupé de questions de jeunes. Tous les sujets que le gouvernement a à coeur y sont passés: l'économie, la taxe internationale sur les banques ou encore le rôle que peut jouer le Canada sur la scène internationale. Aucune n'a porté sur l'environnement.

La jeune Cynthia Myrer a interrogé le premier ministre sur son initiative de santé maternelle, sans jamais aborder le volet avortement qui fait couler tant d'encre ces jours-ci. «Oui, c'était à propos de l'avortement, mais je n'ai pas vraiment utilisé ce mot», a-t-elle reconnu après coup à La Presse canadienne. La jeune fille était incapable d'expliquer pourquoi, pétrifiée devant les questions de plus en plus insistantes des journalistes de plus en plus nombreux.

C'est alors qu'une autre jeune, Anna Fricker, est venue à sa rescousse en récitant le message affirmant que cette initiative sur la santé maternelle «n'a rien à voir avec l'avortement». Puis, une troisième personne dont l'identité n'a pas été déclinée est venue demander aux journalistes de cesser d'interroger les jeunes qui n'avaient pas l'autorisation de répondre aux questions.

«On vous demande de collaborer afin qu'on puisse avoir un message homogène», a-t-elle dit. «Je ne suis pas une porte-parole officielle. Je suis seulement censée essayer de garder tout ceci sous contrôle.» Par la suite, deux membres de la délégation québécoise ont, chacun de leur côté, soutenu au Devoir que les questions posées au premier ministre avaient été réécrites par l'équipe de ce dernier.

«La question initiale incluait une mention de l'avortement, mais ils l'ont réécrite pour en enlever le passage controversé», a indiqué l'un d'eux qui ne veut pas être nommé. Qui ça, «ils»? «Les gens dans le bureau de Stephen Harper.»

Une autre déléguée, à qui on demandait pourquoi les jeunes n'en avaient pas fait à leur tête en posant quand même la question initiale, a répondu: «Ils ont précisément choisi les jeunes les moins têtes fortes pour s'assurer que ça n'arrive pas.»

Au bureau du premier ministre, on réfute ces allégations. «Notre bureau n'a pas réécrit quoi que ce soit. Les questions provenaient des jeunes de Vision international [l'organisateur du sommet parallèle]», explique le porte-parole de M. Harper, Andrew MacDougall.

S'attaquer aux déficits

Le premier ministre a profité de cette occasion pour réitérer son message, à savoir que la reprise économique est fragile et que les États doivent rester vigilants. «Quand on se réunit en caucus ou en cabinet, 80 % de nos discussions portent sur l'économie. Tout le reste, qui reçoit parfois tant d'attention de vos anciens collègues des médias, Mike, est secondaire.»

En tant qu'hôte des sommets, Stephen Harper a d'ailleurs fait parvenir hier une lettre aux leaders du G20 les invitant à s'attaquer à leurs déficits tout en continuant de mettre en oeuvre leurs plans de stimulation économique.

«Toutefois, à mesure que la reprise s'enracine et que nos plans de stimulation arrivent à leur fin, écrit-il, nous ne pouvons nous permettre de nous asseoir sur nos lauriers. Nous devons rapidement nous atteler au prochain défi qui attend nos pays et le G20 dans son ensemble, à savoir remettre sur pied les finances publiques.»

Selon M. Harper, les pays devront réduire leurs déficits, à défaut de quoi les marchés effectueront eux-mêmes cette «consolidation fiscale». «Il est préférable que les gouvernements eux-mêmes déterminent les paramètres et l'étendue de cette consolidation afin qu'elle respecte les besoins et contextes individuels de chaque pays.»

Justement, dans un tel contexte de lutte contre les déficits, le chef libéral, Michael Ignatieff, trouve irresponsable de réduire davantage les impôts des entreprises comme le fait le gouvernement conservateur. Le taux a été abaissé à 18 % cette année et passera à 16,5 % puis 15 % d'ici deux ans. Les libéraux proposent de le figer à 18 % ce qui, disent-ils, est déjà 25 % plus bas que le taux américain.

«Stephen Harper veut emprunter aux générations futures six milliards de dollars par an et donner cet argent à des entreprises qui dégagent des profits. Les libéraux, eux, reporteraient ces réductions supplémentaires pour lutter contre le déficit et faire des investissements ciblés dans notre avenir.»

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