Revue de presse - Le poids des décisions

Si le gouvernement Harper espérait créer quelques divisions avec son projet de loi sur le pardon — oups! la suspension du casier judiciaire —, il y est parvenu. La chaîne SunMedia se range carrément derrière lui et se plaint même qu'on ait dû attendre si longtemps pour voir le droit au pardon retiré aux personnes reconnues coupables de trois infractions criminelles ou encore d'infraction de nature sexuelle contre les enfants. «Il est plus que temps que les criminels de carrière, les criminels violents et les agresseurs sexuels, surtout d'enfants, n'aient plus accès à notre inexcusable système de pardon», tranche l'équipe éditoriale.

Le Globe and Mail est essentiellement d'accord, mais trouve que le gouvernement va un cran trop loin lorsqu'il impose aux condamnés d'attendre dix ans après la fin de leur peine pour faire une demande de pardon. Le délai est actuellement de cinq ans pour les crimes les plus graves. «Le but de la suspension de dossier est d'éviter la stigmatisation de ceux qui ont payé leur dette à la société et qui ont démontré une volonté de respecter la loi. [Le ministre de la Sécurité publique, Vic] Toews a raison de vouloir mettre fin à cette ère du pardon automatique, mais il va parfois trop loin, au risque de décourager la réhabilitation.» Le Globe déplore aussi qu'on retire cette possibilité à toutes les personnes reconnues coupables de gestes de nature sexuelle envers les enfants, peu importe leur gravité. Il juge la mesure contre-productive dans le cas d'infractions mineures. Mais une réforme s'imposait, dit le quotidien, car le système a perdu de sa rigueur et les critères sont devenus si larges que la Commission des libérations conditionnelles n'a d'autre choix que d'accorder les pardons de manière quasi automatique.

Le Toronto Star ne nie pas que le système ait besoin d'être ajusté, mais il déplore le «zèle» du gouvernement quand vient le temps «de se draper du manteau du "dur face au crime"». Le Star se réjouit qu'on établisse de nouveaux critères pour accorder un pardon et qu'on rende le système plus transparent. Il trouve toutefois «mesquin» l'abandon du mot «pardon» et désapprouve l'exclusion complète des personnes reconnues coupables de trois infractions ou d'infractions sexuelles mineures envers les enfants. «Le pardon a sa place dans notre société pour les personnes qui ont une bonne conduite et n'ont pas récidivé», rappelle le quotidien. La recherche d'emploi est alors facilitée et, par ricochet, la réhabilitation et la réintégration dans la société. «Il devrait être possible de resserrer le processus d'attribution du pardon sans perdre de vue cet objectif», conclut le Star.

Qui a le pouvoir?

Cette question intrigante coiffait cette semaine un texte du Globe and Mail portant sur un enjeu important: l'exercice du pouvoir. Son auteur, l'expert en administration publique Donald Savoie, notait que le président de la Chambre, Peter Milliken, se devait de réaffirmer la suprématie du Parlement dans le dossier des détenus afghans, car ce dernier souffre déjà trop de l'érosion de ses pouvoirs. Le problème, dit l'universitaire, est que le Parlement n'est pas la seule institution en mal de réforme. Toute la machine gouvernementale est maintenant dominée par le premier ministre et ses «courtisans». Les partis ne sont plus les lieux de pouvoir qu'ils étaient, ayant été transformés en simple machine électorale, ce qui nuit au recrutement de membres. «Quiconque cherche à trouver le siège du pouvoir doit chercher du côté des personnalités [look to personalism] plutôt que du côté des institutions et des organisations.» Le pouvoir politique et même économique, dit Savoie, est de plus en plus concentré entre les mains d'individus qui, quand ils décident qu'un enjeu importe, peuvent écarter tout ce qui se trouve sur leur chemin pour faire le travail. «Les institutions et même les lois ne sont pas de taille face au mantra "ce qui compte est ce qui marche". Les institutions et les organisations ne peuvent plus y arriver, ce qui fait que ceux qui peuvent simplement les tasser le font.» Et, selon Savoie, cette situation prévaut dans les secteurs public et privé.

La théorie veut, dit-il, que la multiplication des exigences en matière de reddition de comptes et de transparence a tellement alourdi le fonctionnement des organisations que celles-ci ne sont plus capables d'innover et d'oser. «Les dirigeants le savent mieux que personne, ce qui fait qu'ils se tournent régulièrement maintenant vers des conseillers en politique, un champion, un consultant renommé, un universitaire ou un groupe de réflexion, à qui il reviendra de fouiller un dossier et d'agir. Dit simplement, nous avons créé des institutions et des organisations trop lourdes, trop compliquées et trop lentes pour faire face à l'économie mondiale et aux moyens de communication modernes.» Savoie note que des institutions importantes ont perdu le cap alors que, «par le passé, elles savaient être le siège du pouvoir et de l'influence tout en permettant à tous de voir comment les décisions y étaient prises. La personnalisation n'offre pas cette possibilité, en plus de soulever des questions sur la légitimité du pouvoir.»