Des sous pour la parole de Dieu, mais pas pour les femmes

Ottawa — Alors que le gouvernement conservateur a coupé les vivres à plus de 12 groupes de femmes, les libéraux s'étonnent que des groupes religieux aient touché, eux, des fonds de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). Ottawa a en effet versé plus de 800 000 $ à deux organisations, une formant des porteurs de la parole de Jésus, l'autre veillant à la traduction de la Bible dans différents dialectes.

La révélation hier qu'au moins 12 groupes de femmes ont vu leur financement d'Ottawa aboli a créé bien des remous, autant à la Chambre des communes qu'à l'Assemblée nationale. Les partis d'opposition à Ottawa étaient outrés devant ce qu'ils considèrent comme une technique d'intimidation pour faire taire les voix dissidentes au pays.

«Doit-on comprendre que dorénavant la politique du gouvernement conservateur à l'égard des femmes c'est: "Femme ta gueule"?», a lancé la députée bloquiste Nicole Demers. Elle faisait référence au fameux «Shut the fuck up!» de la sénatrice conservatrice Nancy Ruth, lancé lundi aux femmes critiquant l'initiative en santé maternelle de Stephen Harper.

Des 12 groupes dont la subvention n'a pas été renouvelée, 11 étaient financés par Condition féminine Canada, dont un depuis 1982. L'autre groupe, Match, était financé par l'ACDI depuis 34 ans. Les libéraux s'étonnent justement de certains choix de l'ACDI faits sous la direction conservatrice. Au moins deux projets financés ont trait à la religion catholique.

Ainsi, en novembre dernier, le groupe Chakam School of the Bible, de la Saskatchewan, a touché une subvention de 357 146 $ sur trois ans. Le projet, indique l'ACDI, vise à améliorer la sécurité physique et économique des réfugiés de 15 à 28 ans rapatriés au sud du Soudan. Chakam, une sorte d'école alternative de théologie, clame sur son site que le retour du Christ Sauveur est «imminent». «Par conséquent, la pression est grande de former un nombre suffisant de "travailleurs de la moisson" pour répandre la bonne nouvelle dans le monde entier.» Il a été impossible hier de parler au directeur de l'école pour comprendre le lien entre cette mission et le projet au Soudan.

L'autre groupe financé par l'ACDI est le Wycliffe Bible Translators, de Calgary. Il a obtenu en juin 2008 une subvention de 495 600 $ sur trois ans. Ce groupe, surtout actif en Afrique et en Asie, aide les populations locales à codifier leur dialecte en développant un alphabet et une grammaire pour ensuite traduire la Bible dans cette langue.

Joint par Le Devoir hier, le gestionnaire du projet explique que la subvention sert à implanter la langue locale, plutôt que l'anglais, dans les écoles publiques primaires de deux régions du Kenya afin d'améliorer le succès scolaire. «Ce projet n'a pas de connotation religieuse», assure Martin Engler. Le site Internet dit tout autre chose. «L'ACDI versera trois dollars pour chaque dollar dépensé sur ce projet. Ensemble, nous pouvons fournir à deux groupes minoritaires du Kenya l'éducation et l'accès à la Parole de Dieu dans leur langue maternelle.»

«Cela en dit long sur leurs priorités», lance la députée libérale Anita Neville à propos du gouvernement.

Aucunes représailles

Le gouvernement conservateur a par ailleurs répliqué aux accusations d'intimidation. La nouvelle ministre responsable de la condition féminine, Rona Ambrose, a indiqué que près de 400 organisations avaient présenté un projet et que 78 seulement avaient obtenu une réponse positive. C'est la preuve, selon elle, que le programme «fonctionne très bien».

La ministre Ambrose se vante que 40 % des groupes financés en étaient à leur première subvention fédérale. «C'est un des critères importants d'évaluation des groupes», explique la ministre, parce que les nouveaux groupes proposent des idées novatrices et rafraîchissantes. Aucune organisation ne devrait tenir une subvention pour acquise.

Son collègue à la Citoyenneté et l'Immigration, Jason Kenney, nie catégoriquement que son gouvernement coupe les vivres aux groupes trop critiques envers les politiques conservatrices.

«Je peux vous dire qu'il y a beaucoup d'organisations qui reçoivent des subventions de mon ministère [...] qui critiquent les politiques du gouvernement, a-t-il affirmé en point de presse. Ce n'est pas une évaluation selon les principes politiques.» Il a cité la manifestation torontoise May Day à laquelle «deux ou trois organisations qui y étaient ont reçu des subventions du gouvernement pour aider les nouveaux arrivants».

Par ailleurs, les coupes ont eu des échos jusqu'à Québec, où elles ont été qualifiées d'«inacceptables» par la ministre de la Condition féminine, Christine St-Pierre. «Nous aurons une conférence fédérale-provinciale des ministres de la Condition féminine au moins de juin, et vous pouvez être assurés que ce sera à l'ordre du jour.»

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